Couleur Sport#32 – Christophe Pinna. La part du rêve

Christophe Pinna

La part du rêve

QUADRUPLE CHAMPION DU MONDE DE KARATÉ, À 50 ANS CHRISTOPHE PINNA PART À LA CONQUÊTE DES JEUX OLYMPIQUES DE 2020. DEPUIS UN AN, IL S’ENGAGE CORPS ET ÂME DANS CE NOUVEAU DÉFFI. MAIS N’EST-CE PAS UN PEU FOU CHRISTOPHE ?

TEXTE VALÉRIE PENVEN – PHOTOS D.R.

« J’irai au bout de mes rêves, là où la raison s’achève… » S’il est une chanson qui colle à la peau de cet athlète de haut niveau, c’est bien celle de Jean-Jacques Goldman. Depuis l’enfance, Christophe Pinna poursuit un rêve : devenir le meilleur karatéka du monde. À 17 ans, il est champion du monde junior et les victoires ne vont cesser de s’accumuler et d’abreuver sa soif de victoires. Six fois champion de France, deux fois vainqueur de la Coupe de France, deux fois vainqueur des Jeux Méditerranéens, il sera quatre fois champion du monde de Karaté. Le 14 octobre 2000 à Munich, Christophe Pinna remporte le titre suprême de champion du monde toutes catégories et décide de mettre fin à sa carrière de sportif de haut niveau, pour s’orienter vers une carrière d’entraineur d’équipes nationales. Ce sera tout d’abord les USA, puis la Grèce avant de revenir en France, où il entraîne l’équipe nationale jusqu’en 2005. Sollicité par la Star Academy pour assurer les cours de sport des élèves, il connaitra son temps de gloire médiatique. Invités des plateaux TV, Christophe Pinna vit pendant quatre ans le tourbillon parisien avant de se recentrer sur Nice en 2012, où il poursuit une carrière de coach pour différentes personnalités issues du monde de l’entreprise et du spectacle. C’est peu dire que Christophe Pinna a atteint la gloire sportive et médiatique. Marié et père d’une petite fille, il a aussi atteint l’épanouissement personnel.

En mars 2018, Christophe fêtera ses 50 ans, alors quelle mouche pique notre champion niçois pour tenter un tel challenge ? La reconnaissance en 2016 du karaté comme discipline olympique a réveillé la graine qui sommeillait en lui, dit-il. Une compétition qu’il aurait rêvée concourir et remporter quand il voyait ses amis, David Douillet notamment, aller tous les quatre ans à la grande fête du sport. Devenir champion olympique est l’ultime consécration pour un sportif, sa dimension symbolique et sa résonnance sont toute autre. Champion Olympique, un rêve inassouvi ? « Je souffrais que mon sport ne soit pas reconnu comme discipline olympique. C’est la seule compétition où toute une nation soutient ses sportifs. C’est une occasion de représenter son pays. Mon chemin de vie est de relever les défis, alors j’ai entendu et écouté mon rêve qui m’a dit de tenter cette ultime compétition. Je recherche plus un épanouissement personnel que le cumul des médailles, tenter à nouveau le championnat du monde ne m’intéresse pas, mais les JO, c’est un rêve pour lequel je me donne à fond ».

Pourquoi ce rêve d’enfance ? « Je suis né dans la génération Bruce Lee. Mais ce n’est pas pour ça que je me suis mis au karaté, j’y suis allé un peu contre mon gré car j’étais un enfant indiscipliné, j’avais trop d’énergie et il a fallu la canaliser dans les arts martiaux. Ça a d’ailleurs marché puisque je suis devenu bon élève. À partir de 10-12 ans, j’ai rêvé d’être champion et je m’entrainais tous les jours. Mais au décès de ma maman, à 15 ans, ce qui était un sport est devenu une béquille, un exutoire. J’ai transféré ma souffrance psychologique en souffrance physique, j’avais un sac de sable à la maison et je cognais dessus à m’en blesser les mains. C’était une manière de m’en sortir, je m’entrainais tout le temps. Puis à 17 ans j’ai devancé mon service militaire et ensuite je n’ai plus fait que du karaté. »

ÉCRIRE UNE NOUVELLE PAGE DE SA VIE

17 ans après avoir raccroché son kimono au vestiaire, Christophe Pinna découvre un sport qui a radicalement changé, tant au niveau des protections que des règles d’arbitrages. Il a face à lui des athlètes plus jeunes et plus rapides, il doit appréhender le karaté tel qu’il est pratiqué aujourd’hui. « Au début je ne parvenais à battre personne, mais récemment, j’ai fait mon premier podium avec la troisième place. C’est une nouvelle histoire que j’écris. Actuellement je comble mon manque de vitesse, de rythme et j’évolue sur le plan psychologique. Je suis convaincu qu’à un moment donné je vais rentrer dans la course. Je sens que je n’en suis plus très loin.»

A la conquête de son inaccessible étoile, Christophe met donc toute son énergie pour l’atteindre. Depuis un an, il suit un entraînement de plus de six heures par jour. Un an de souffrance physique et psychologique où il pousse son corps à son extrême limite pour revenir au niveau d’antan. Mais cet entraînement intensif, ainsi que les compétitions chaque week-end, lui valent de nombreuses blessures physiques. Il est revenu d’une compétition à Istanbul avec une vilaine blessure au genou. « J’ai passé une année très contrariée dans mes plans d’entraînements car j’ai passé beaucoup de temps à me faire soigner. Les six premiers mois ont été très durs mais c’était nécessaire, car je voulais savoir si j’avais le niveau et si j’avais encore le goût de l’extrême dépassement de soi. Il faut pouvoir se faire mal pour savoir si on supporte à nouveau la douleur. » Mais les traumatismes sont aussi psychologiques. Car même préparé à la défaite, celle-ci a toujours un goût amer : «  le retour d’un athlète est parfois pathétique. A Istanbul, je suis resté quatre heures dans le vestiaire, abattu. La défaite m’affecte beaucoup plus que je ne le pense. C’est un vrai chemin d’humilité. Il faut affronter le regard des gens, car j’ai quand même été parmi les meilleurs mondiaux. » confie-t-il. Aux mépris des blessures et persuadé qu’il aura un déclic, l’athlète garde la foi, s’entraînant avec acharnement et une sincérité qui le rend touchant et sympathique.

On ne peut qu’admirer l’énergie, la combativité et l’authenticité de Christophe Pinna qui ne cache rien de son parcours, de ses doutes, de ses blessures. Alors qu’est-ce qui le pousse à s’infliger un tel défi lequel, de l’extérieur, ressemblerait presque à une épreuve initiatique, un chemin de croix ? Comblé par la vie, il n’a plus la « niaque » passée. Au propre comme au figuré d’ailleurs, puisque dans ses jeunes années à Paris, il a mangé parfois à l’Armée du salut ou au Palais de la femme, non par manque de soutien familial mais avec l’intime conviction qu’il lui fallait se débrouiller seul. « À 18 ans j’avais une revanche à prendre sur la vie; aujourd’hui je dois trouver d’autres sources de combativité. J’avais besoin de vérifier que j’avais encore en moi ce goût de l’extrême, que j’étais à même de le faire. Peut-être aussi avais-je besoin de me faire mal. Après avoir perdu à Istanbul, la réflexion que l’on se faisait avec ma femme c’est qu’aujourd’hui je n’ai plus besoin de « manger ». Alors la faim est-elle la seule motivation, ou bien est-ce que je peux puiser dans mon équilibre et mon confort de vie actuel l’énergie de la victoire ? »

Alors, s’imagine-t-il monter sur le podium avec la médaille d’or olympique autour du cou ? Pour le moment il vise la première étape, le championnat de France au mois de mars 2018.

Son intégration dans l’équipe de France lui permettrait de bénéficier de soins, médecins, kinés et ostéopathes sur place et de la prise en charge des frais liés aux déplacements pour les compétitions. Une saison coûte 70 000 euros et pour l’instant, Christophe fait cavalier seul avec l’aide de sponsors dont la ville de Nice qui soutient son champion dans son pari fou…« Si j’échoue, cela ne me posera pas de problèmes car j’aurai exploité tout mon potentiel. Ce qui m’intéresse c’est plutôt le chemin qui mène à la destination, plutôt que le jour J qui ne durera que 24 heures. Je veux voir jusqu’où je peux aller avec mon corps, ça c’est mon vrai défi. Quand j’ai fait la course dans le désert, j’ai couru 380 km au rythme de vingt heures par jour. Au départ, je ne savais pas si c’était possible. Pour les jeux olympiques, c’est pareil, je ne veux pas savoir si c’est possible ou pas, difficile ou pas. Je le fais, sans jugement sur la finalité. Si j’avais jugé ma possibilité de faire les J.O. à 50 ans, je ne l’aurais jamais fait. Le sport, c’est ma vie, ma passion.»

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