Couleur Rencontre#32 – Vivre avec l’invisible

Vivre avec l’invisible

VOUS ÊTES CARTÉSIEN DANS L’ÂME OU COMME SAINT-THOMAS NE CROYEZ QUE CE QUE VOUS VOYEZ ? ALORS CET ENTRETIEN AVEC MARIE FRANCE CAZEAUX POURRAIT REMETTRE EN QUESTION QUELQUES CERTITUDES. CERTAINS PHÉNOMÈNES INEXPLIQUÉS SERONT-ILS UN JOUR ÉLUCIDÉS PAR LA SCIENCE ? EN ATTENDANT, VOICI L’HISTOIRE EXTRAORDINAIRE D’UNE MÉDIUM HORS DU COMMUN.

TEXTE VALÉRIE PENVEN – PHOTOS J.M. NOBILE ET D.R.

Imaginez croiser une inconnue qui lise en vous à livre ouvert. Cette personne vous ne l’avez jamais rencontrée et pourtant elle voit vos proches défunts. Elle entend les détails intimes que vous êtes le seul à connaître et qui vous rappellent à leur bon souvenir. C’est ainsi que je rencontrai Marie-France, une femme à la bienveillance pétillante dont l’esprit semblait branché sur d’autres fréquences et d’autres espaces temps… Elle me parla de mon père décédé il y a longtemps, décrivant sa tenue de Zouave et un lieu précis où il avait vécu : Tataouine. Comment pouvait-elle connaître ce détail ?… Marie-France partit ce jour là sans me laisser ni nom ni coordonnées, mais grâce à la lecture du roman Au-delà de l’impossible de Didier van Cauwelaert, je retrouvais la trace de Marie-France Cazeaux. Une histoire dans l’histoire. Le hasard n’existe pas.

LA DÉCOUVERTE D’UN DON ENCOMBRANT

Elève infirmière en Bretagne, Marie-France assiste au décès d’une petite fille. Le problème, c’est qu’elle voit deux petites filles. L’une gisante sur son lit d’hôpital et l’autre bien vivante dans le box, assise sur une chaise en plastique jaune. Cette seconde présence, elle est la seule à la voir. Ainsi commence les visions qui vont fortement perturber la jeune étudiante de dix-sept ans qui se rend compte qu’elle voit des disparus, quand ses camarades lui demandent pourquoi elle parle aux murs ou serre des mains dans le vide ! Après les visions, commencent les voix qui lui déclenchent des otites purulentes à répétition. La peur au ventre, elle se croit schizophrène et se réfugie chez elle, à Tréguier, pour se soigner. Son père lui apprend qu’elle a un don et lui propose de prier. Un temps soulagée par la prière, elle se rétablit mais il lui faut marcher la tête au sol, pour ne plus voir ces embarrassantes présences. Dans cette Bretagne mystérieuse aux légendes toujours vivantes, sa mère déjà lisait les intersignes annonciateurs de départs. Telle est l’empreinte magnétique de Marie-France Cazeaux, un personnage si haut en couleurs arc-en-ciel que pour suivre les déambulations de son esprit, entre l’ici et l’au-delà, il vaut mieux s’accrocher à la rampe !

Pourquoi êtes-vous venue vers moi plutôt que vers mon ami, qui venait de perdre sa maman ?, lui dis-je. « Je ne choisis pas, je ne peux donc pas faire plaisir à la demande. Je n’ai jamais appelé quelqu’un, c’est eux qui décident ». Pour illustrer son propos, Marie-France évoque la perte tragique de ses deux neveux, fauchés dans leur prime jeunesse. « Ma sœur était désespérée que je sois en mesure d’entendre et de voir des inconnus, alors que ses fils, mes neveux, que j’avais en partie élevés, restaient aux abonnés absents ou presque, puisqu’ils ne me sont apparus que deux fois. » Comment lui apparaissent-ils ? Est-ce que ce sont des ectoplasmes, des hologrammes ? : « Absolument pas. Ils sont comme vous et moi, je peux les toucher et ils sont chauds. Ils choisissent en général une apparence flatteuse, apparaissent beaucoup plus jeune qu’à l’heure de leur mort ou alors dans la période la plus heureuse de leur existence. Il arrive d’ailleurs que je ne me rende pas compte qu’il s’agisse d’un disparu, mais au bout d’un moment, je vois une forme d’aura autour d’eux, ce qui me fait leur poser la question : vous êtes partis ? ». J’en ai la chair de poule, mais Marie-France éclate de rire, sans doute avec le temps, a-t-elle pris l’habitude de ces mondes pour nous invisibles mais pour elle, physiquement palpables… Au point parfois de lui flanquer des bleus aux bras… Dans l’empressement d’un message urgent à délivrer, il arrive qu’ils la secouent un peu trop fort et Marie-France marque vite… Le quotidien d’un médium ne semble pas une sinécure et Marie-France a surmonté quatre cancers. « On m’appelle la miraculée de Lacassagne » dit-elle en partant d’un éclat de rire, bonne humeur et humour intacts, malgré les aléas d’une santé très délicate. « Mes flashs me laissent des traces de micros embolies visibles dans les encéphalogrammes. » confie-t-elle. Serait-ce le prix à payer pour ce don exceptionnel ?

La vie de Marie-France est tissée d’aventures et d’histoires de communication avec l’au-delà. Parfois ces interactions sont miraculeuses. Un jour qu’elle est assise sur un banc à côté d’une femme dans un jardin public, un monsieur s’assied à côté d’elle. « Corinne, j’ai Alberto à côté de moi ». Surprise et vaguement effrayée, la jeune femme se demande comment cette inconnue connaît son prénom et celui de son père décédé. « Dites-lui qu’elle ne doit pas faire ce qu’elle a décidé de faire ce soir » lui transmet l’homme. Sous le coup de l’émotion, la jeune femme lui avoue que, désespérée par le harcèlement de son ex-compagnon, elle avait décidé de se suicider le soir même avec ces trois enfants. Grâce à cette intervention providentielle, Corinne renonce à son projet et porte plainte contre son ex. Les défunts guident-ils les pas de Marie-France vers l’endroit particulier où elle va pouvoir aider ceux qui en ont le plus besoin ? La médium n’a pas d’explication, elle peut juste raconter, témoigner de cet extraordinaire qui a fait irruption dans son existence sans crier gare et qu’elle a longtemps vécu comme un fardeau, jusqu’à ce qu’elle rencontre Hélène Mich, une infirmière sage-femme qui va l’aider à accepter son don.

LE ROCAMBOLESQUE CABINET D’HÉLÈNE MICH

« C’était une femme formidable qui travaillait presque 24h/24 et un sacré médium aussi. On venait la voir de partout. Plus tard, elle a écrit un livre avec Monique Simonet, Messagère de l’au-delà. Elle était très prise par sa médiumnité mais comme moi, n’en faisait pas commerce, d’ailleurs, elle en est sortie ruinée. Nous avions une complicité incroyable. Ce fut la rencontre de ma vie, mon point de référence, mon ancre à Nice. J’ai tant ri avec elle. « Mamie » a travaillé jusqu’à 77 ans pour une retraite misérable. Elle était sur le pont nuit et jour, à tel point que j’avais fini par écrire Choléra sur la porte du cabinet », raconte-t-elle, un sourire nostalgique glissant sur son visage. Entre les défunts qui apparaissent dans la salle d’attente mais que Marie-France refuse obstinément de voir, les malades à visiter dont Madame Mich ne connaît bien souvent que le prénom, le chien qui mord le chauffeur lorsqu’il conduit Marie-France au domicile des patients et le mainate qui effraye et insulte la clientèle dans la salle d’attente, la vie de Marie-France au cabinet d’Hélène Mich ressemble à un roman de John Irving. Une atmosphère baroque où mort et joie s’entremêlent avec les interventions iconoclastes du mainate Jacky. Déjà un scénario de film…

MÉDIUMNITÉ, LITTÉRATURE ET CINÉMA

Mais comment a-t-elle rencontré Didier van Cauwelaert ? : « C’était en 2002 au Forum Cinéma et Ecriture à Monaco. Je ne connaissais pas Didier personnellement, je n’avais lu que quelques livres, mais il fallait que je le voie. Je l’ai aperçu dans le hall, j’ai couru vers lui pour lui dire : « Henri est très content et Eugène a bien reçu la lettre, il savait qu’il allait être papa. » Didier est resté stupéfait. Henri était son parrain et Eugène son grand père. La famille de Didier avait toujours cru qu’il n’avait pas su qu’il allait être papa. Le lendemain, Didier était chez moi; il est arrivé à 14 heures 30 pour ne repartir qu’à 21 heures. »

« AU-DELÀ DE L’IMPOSSIBLE »

Entre la médium Bretonne amarinée à la Côte d’azur et l’écrivain d’origine Belge né à Nice débute alors une longue amitié. Prix Goncourt 1994 pour Un aller simple, Didier van Cauweleart aime s’aventurer hors des sentiers battus et rôder aux frontières de la science. Après son Dictionnaire de l’impossible paru en 2013 aux éditions Plon, son dernier livre Au-delà de l’impossible relate sous la forme d’une enquête passionnante, l’aventure post-mortem de Nikola Tesla et Albert Eisntein qui diffusent leurs messages à son intention via le canal de Marie-France Cazeaux et de Geneviève Delpech, épouse du défunt chanteur. Des témoignages vérifiés et analysés ensuite par une cohorte de physiciens, astrophysiciens de grand renom comme Christophe Galfard, Jean-Pierre Luminet, Xuan Tuan Trinh qui reconnaissent, dans les canalisations des deux médiums, de grandes équations célèbres.  « D’autant que Geneviève Delpech a reçu l’information sur la découverte des ondes gravitationnelles bien avant l’annonce faite par la communauté scientifique… » précise Marie-France en me montrant les textos qu’elles échangeaient alors. « Lorsque Einstein s’adressait à moi, c’était toujours sur le registre sentimental. Il me demandait de l’aider « pour monter » et aussi pour se réconcilier avec son fils qu’il avait laissé dépérir dans une institution psychiatrique. Tesla, lui, était triste de constater que l’énergie libre, qui pouvait sauver l’humanité, était restée lettre morte, et furieux de s’être fait ridiculiser par la presse et voler un si grand nombre de ses inventions. Pour Geneviève, les messages étaient différents, plus axés vers les formules et équations… « Elle est beaucoup plus concentrée que moi. Didier dit que je suis trop bordélique pour noter les équations, je n’ai pas l’esprit mathématique… ». C’est certain. En effet, Marie-France aurait plutôt l’esprit d’escalier…

Albert Einstein alimentait régulièrement Marie-France de messages à l’attention de Didier van Cauwelaert jusqu’au jour où, elle ne reçut plus sa visite. Surprise, elle s’en ouvrit à l’écrivain qui lui avoua, embarrassé, que le brillant esprit se confiait à un autre médium, la femme de Michel Delpech. Passé l’instant de jalousie, la relation entre Marie-France Cazeaux et Geneviève Delpech prendra un tour plus amicale, lorsque le chanteur décèdera et qu’il lui apparaîtra dans son vieux pull et ses pantoufles tachées de trois goutes d’eau de javel, détails confirmés par son épouse Geneviève, qui déplorait qu’à l’hôpital, Michel ne quitta plus ces vieux vêtements. Aujourd’hui, les deux médiums collaborent sur des disparitions, notamment celle de la petite Maelys : « On communique sur les indices. Geneviève travaille avec la police. Moi aussi, mais de manière anonyme. Car c’est une responsabilité dans ces cas là. Je n’aime pas trop m’y impliquer… seulement, on a toujours envie d’aider, n’est-ce pas ? »

Impossible de relater le nombre d’anecdotes toutes plus incroyables les unes que les autres que Marie-France me confiera ce jour là. Je lui laisse la primeur de son histoire dans son autobiographie L’invisible, ça saute aux yeux, à paraître aux éditions Plon en 2018. Un récit qui démarrera peut-être par sa naissance fracassante. Alors que sa mère vaque à ses occupations, Marie-France glisse au sol, cordon ombilical rompu par le choc. « J’étais prématurée d’un mois et si petite que mon père m’a installée dans une boite à chaussure en guise de berceau. Peut-être faut-il être un peu fêlé pour laisser passer la lumière ? » conclue-t-elle avec l’humour qui la caractérise et qui l’aide probablement à apprivoiser ces univers particuliers. Vivre avec l’invisible, ce n’est pas si facile…

L’invisible, ça saute aux yeux, Marie-France Cazeaux, ed. Plon,
à paraître en 2018.

Au-delà de l’impossible, Didier Van Cauwelaert, ed. Plon.

Messagère de l’au-delà, Monique Simonet et Hélène Mich,
ed. Age du Verseau.

Le don d’ailleurs, Geneviève Delpech, ed. Pygmalion.

J’ai perdu Albert, scénario écrit et réalisé par Didier van Cauwelaert. Tournage à Nice et sur la Côte d’Azur, automne 2017.

« J’AI PERDU ALBERT »

Communiquer post mortem avec le brillant et facétieux Albert Einstein vous semble du registre de la fiction ? La relation de Marie-France avec l’esprit du défunt savant débuta un matin de 2007 où elle fut réveillée à quatre heures par un bonhomme dépenaillé, tirant la langue et lui demandant de passer un message à Didier van Cauwelaert : « il doit travailler un peu plus. », commanda l’hirsute apparition. « Tu crois que c’est Einstein ? » demanda alors Marie-France à l’écrivain, ignorante que l’auteur était justement en train d’écrire un scénario sur l’histoire d’une médium qui reçoit les messages d’Einstein, mais qui le perd en raison de sa trop grande notoriété. Canalisée par Marie-France, l’esprit d’Einstein adressera conseils et suggestions à  l’auteur pour écrire un scénario maintes fois remaniés et réaliser aujourd’hui le film J’ai perdu Albert, actuellement en tournage aux studios de la Victorine. Invités sur le plateau nous y avons revu Marie-France qui conseille les acteurs et rencontré Didier van Cauweleart, l’auteur cinéaste très concentré par le tournage. Rendez-vous a été pris pour une interview sans fil… invisible !

Didier van Cauwelaert et Marie-France Cazeaux aux studios de la Victorine.

Portrait d’ Albert Einstein par Ferdinand Schmutzer, en 1921.

Nikola Tesla, inventeur, entre autres, du courant alternatif.

NikolaTesla dans son laboratoire de Colorado Springs où il effectua des expériences en 1899-1900.

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