Couleur Magique#32 – Florent Mattei. Un photographe au-dessus de tout succès

Florent Mattei

Un photographe au-dessus de tout succès

FLORENT MATTEI A UN TALENT CACHÉ, MÊME LORSQU’IL S’EXPOSE. IL FAUT PRENDRE

LE TEMPS, DEVANT SES PHOTOS, POUR DÉCOUVRIR LE DÉTAIL QUI VA DONNER LE SENS,

PARFOIS FAIRE SOURIRE, PARFOIS ÉMOUVOIR, MAIS TOUJOURS SURPRENDRE.

TEXTE ALAIN TEULIÉ – PHOTOS FLORENT MATTEI

Il est né dans la région parisienne. Il arrive à Nice à l’âge de dix ans. Avec le premier appareil offert par ses parents, Florent photographie tout, partout, au collège, les palmiers de la cour, la rue, chez lui. Famille, anonymes, paysages, chacun passe par son objectif. « Je photographiais même les profs en cachette pendant les cours ».

À cette époque, il rêve aussi de voyage, et que la photo devienne témoignage. Très tôt, les injustices l’agacent, il veut dénoncer ce qui ne tourne pas rond dans un monde souvent violent. Et pourtant, cela, il ne l’a pas fait. « Ce n’est pas un regret, finalement, car j’ai plutôt voyagé dans la quête artistique, plastique, et j’ai aimé interpréter par ce biais l’Histoire, à ma façon ».

Au lycée, une rencontre le marque, celle d’André Villers. Ce dernier était connu pour ses nombreuses photos de Pablo Picasso. « Ce fut un élément déclencheur… Après avoir vu mes photos, il m’a demandé si j’aimerais exposer mon travail au Musée de la Photographie de Mougins… J’étais encore en Terminale…  J’ai bien sûr accepté ! »

Même si Florent trouve son travail d’alors un peu académique, cet épisode lui insuffla confiance et énergie. Par la suite, il fréquente régulièrement André Villers, l’échange est toujours riche. Une fois, il dit au jeune homme : « Si c’est ta passion, fais seulement ce qui te plait… Tu as des facilités, alors si tu veux vivre de ça, fais-le, ne réfléchis pas ! » Florent suit le conseil de cet homme qu’il admire.

UNE ŒUVRE DANS LAQUELLE IL Y A À LIRE AUTANT QU’À VOIR.

Un de ses travaux précurseurs, la série Les incontrôlables… Florent est d’ores et déjà dans la critique, la revendication sociale. Son regard est vif et souvent moqueur. Il détourne alors la publicité et ses travers. Il faut regarder le cliché à deux fois pour voir le détail qui donne le sens au reste.

Une dame sourit avec un minuscule bout de salade entre les dents, une belle jeune femme fait du vélo sans selle, un homme d’affaire très chic va poser le pied sur une déjection canine… Si l’on regarde trop vite, on ne voit pas. Florent nous montre avec humour qu’il ne faut pas seulement voir une photo, mais la regarder, et l’analyser. On rit, mais on pense aussi…

« J’AIME LES DEUXIÈMES LECTURES, LES SECOND DEGRÉS… »

Cela peut rappeler certaines farces de Salvador Dali : avec  deux petits personnages discrets sur la toile, le grand peintre permettait au public d’apercevoir, en plissant les yeux, le visage d’un grand écrivain français. Ainsi, le génie espagnol pouvait intituler sa toile : Portrait invisible de Voltaire

UNE DÉMARCHE SOCIOLOGIQUE, UN TÉMOIGNAGE INTEMPOREL.

Une autre période marque le trajet de Florent sur sa route de découverte, c’est sa série The world is perfect . Cette fois, avec encore du second degré et de l’humour, il s’inspire de photos très stéréotypées de banques d’images. Florent s’entoure d’une styliste, d’une maquilleuse, deux assistants et il engage de vrais mannequins féminins. Mais l’homme qui les accompagne, c’est… Lui. Florent Mattei. « Comme je me considère comme quelqu’un de totalement banal, il y a un côté décalé, comme si je jurais un peu dans le paysage, et le tout devient insolite et un peu ridicule. »

On y voit donc Florent accompagné de belles jeunes femmes dans une soirée, un lit, une salle de bain, dans un bar ou sur un yacht, prenant la pose avec le plus grand sérieux. La plupart de ces jeunes femmes sont plus grandes que lui, et cela contraste dans ce genre de cliché.

Le point commun de ces univers est, faut-il le dire, une très grande qualité, de l’image, du cadrage, de la pose et de l’idée. Comme toujours, ces photos là, il faut les regarder avec attention pour voir ce que l’artiste y cache… même quand il s’y montre lui-même !

Une autre série retient notre attention, par son talent et sa démarche. Elle est plus récente et s’intitule : Ici entre les débris des choses et le rien. Cette fois, c’est du noir et blanc. Florent propose là quelque chose de très fort. « Je me nourris d’images de l’actualités, vues dans les quotidiens ou les magazines. J’en collectionne beaucoup, même celles du net. J’en ai surtout retenues sur les conflits du Moyen Orient. Principalement lors de bombardements. Par exemple, j’ai été surpris de voir le nombre de photos montrant des hommes sortant des enfants des gravas. Ces images, on ne les regarde plus, alors qu’on les voit. Nous y sommes trop habitués, c’est comme si elles ne nous touchaient plus. J’avais envie de montrer cela, à la fois le sujet, et dire qu’elles sont le reflet d’une réalité. »

Alors, pour Ici entre les débris des choses et le rien, Florent met en scène des gens de la rue, qu’il fait poser, uniquement avec les corps, sans expression, les yeux fermés. Le moment semble toujours suivre un événement violent, l’explosion d’une bombe, ou une fusillade. En tout cas une attaque urbaine, qui a blessé, ou choqué.

UN PHOTOGRAPHE QUI SAISIT L’ÉVÉNEMENT QUI « POURRAIT » ARRIVER.

Bien sûr, ces photos s’inscrivent dans le présent avec acuité. Ces scènes sont devenues le quotidien de nombreuses villes du monde, et depuis quelques temps d’Europe. Ces scènes mises en scène, elles peuvent se dérouler à Paris, Barcelone, Madrid, Londres, Nice… Elles témoignent d’un choc qui arrête la vie dans sa course, et fait du quotidien un instant d’effroi.

Chaque fois, Florent Mattei promène son regard, parfois sensible, parfois moqueur, mais c’est un regard qu’il recrée, pour qu’il nous parle davantage. Il ne vole pas des moments, il les agence, les sculpte, les met en musique et les cadre selon son bon plaisir.

Sans doute est-ce pour cela que nous pensons chaque fois à de l’image en mouvement, inventant aisément un après et un avant à son déclic, une histoire à ses pauses et de la vie en cours dans ses images arrêtées.

Florent Mattei fait presque du cinéma, en une image seconde, une seule, faussement figée. Bref, c’est de la photo qui déborde du cadre, pour le plaisir de nos yeux, mais surtout de nos pensées. Florent donne à voir et à réfléchir, c’est son style, sa pâte, et sa plus belle qualité.

L’ironie, aussi, l’emporte souvent. Dans sa série L’île fantastique, sur chaque image, un homme montre du doigt quelque chose à une dame. Ce travail a été réalisé par l’artiste lors d’une résidence au Centre Méditerranéen de la photographie, à Bastia.

« Cette fois, je suis parti du postulat Ce qui se ressemble s’assemble… Je me suis souvenu d’une image de notre ancien président, accompagné de Carla Bruni : il lui désignait quelque chose de la main… J’ai voulu montrer ces codes des hommes sensés montrer l’avenir, le chemin à prendre… Le bon chemin, soi-disant… Il y a une symbolique que l’on ne voit plus, alors j’ai mis en scène des couples, qui se ressemblent, et dans lesquels l’homme tout puissant pointe un but invisible… »

Maintenant, Florent ne se met plus en scène lui-même. Il est moins attiré par le second degré. « Parfois, les gens passent à côté, alors c’est dommage… Je reste dans une démarche de critique sociale, politique, en tout cas j’ai besoin d’y donner du sens… Je me sens humaniste, avant tout. C’est cet humanisme que je veux continuer d’exprimer. »

Pour Florent Mattei, la photographie, c’est de l’écriture. Parmi ses projets, il y en a un en noir et blanc, dans lequel il mettra en scène les importantes manifestations sociales et les slogans de revendication de ces dernières années.

Son but, sa passion, c’est cela : parler de ce qu’il a vu, comme un romancier parlerait de ce qu’il a vécu.

Cet artiste de talent photographie comme on se souvient. Il ferait presque mentir Godard, qui disait : « Ce n’est pas une image juste, c’est juste une image… »

www.florentmattei.com

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