Couleur Patrimoine#32 – La petite Chaise Bleue

La petite Chaise Bleue

C’EST UNE HISTOIRE COMME ON LES AIME.

UNE HISTOIRE DE TRANSMISSION FAMILIALE ET DE SAVOIR-FAIRE, SAUPOUDRÉE D’UN ZESTE DE MÉTAPHYSIQUE ET DE BEAUCOUP D’AMOUR.

C’EST L’HISTOIRE DE LA RENAISSANCE DE LA PETITE CHAISE BLEUE,

POUR AINSI DIRE DANS SON ÉTAT ORIGINEL…

TEXTE VALÉRIE PENVEN – PHOTOS J.M. NOBILE

Star incontestée de la Promenade des Anglais, elle est une muse pour les photographes et les artistes. Sa respiration bleue rythme la Baie des Anges d’arrêts sur image contemplatifs… Mais connaissez-vous l’histoire de ce siège sur lequel vous vous asseyez de temps en temps ? Savez-vous qu’avant les accoudoirs aérodynamiques dessinés par Jean-Michel Wilmotte, il y avait de solides et spacieux accoudoirs en bois pour accueillir vos bras ? La réédition de la chaise originale nous donne l’occasion de redécouvrir le modèle créé en 1950 par Charles Tordo.

UNE VIE DE CHAISE

Dès 1948 dans son atelier de Tourrettes-Levens, l’ingénieux artisan conçoit le mobilier urbain le plus emblématique de Nice. Pour s’asseoir sur la Chaise Bleue, il faut en passer par les « chaisières » qui en monnaient l’usage. Sa silhouette familière participe pleinement aux années florissantes de l’après-guerre sur la Baie des Anges. En 1973, sa production s’arrête et il faudra attendre les années 90 pour qu’elle soit remplacée par le design de l’architecte Wilmotte, qui revisite ses lignes contemporaines. C’est ce dernier modèle dont l’artiste Sabine Géraudie s’est inspirée pour réaliser sa sculpture effigie en 2D. Mais c’est le sculpteur niçois Arman qui rendit le mieux hommage au modèle d’origine, avec son installation dans la façade du Mamac, une accumulation monumentale de plusieurs centaines de chaises réformées par la Ville de Nice. On pensait alors que les éléments et le destin avaient eu raison de l’antique Chaise Bleue. C’était sans compter sur la passion pour le bel ouvrage du fils du créateur, Louis Tordo, et la pugnacité de sa petite fille Gisèle, pour faire renaître de ses cendres ce collector.

RÉÉDITION VINTAGE

Nous voici au village de Tourrettes-Levens, berceau natal de la famille Tordo et de l’iconique chaise. Dans sa maison à flanc de collines, Louis Tordo assemble et boulonne à la main les éléments qu’il reçoit de ses usines. Depuis un an, une série limitée de deux cent chaises a vu le jour et cent autres sont en commande. L’idée de cette réédition originale revient à sa fille Gisèle qui, en 2013, lui propose de relancer la fabrication et la commercialisation du modèle créé par son grand-père. « Nous avions des demandes de particuliers qui nous incitaient à relancer l’aventure. » explique celle qui dirige aujourd’hui la boutique Le Relais de la Chaise Bleue.

LA SECTION D’OR APPLIQUÉE

Louis Tordo nous invite à découvrir son jardin et le cultissime siège. Cette déambulation bucolique nous permet aussi d’admirer les éléments symboliques dont il a orné son terrain. Entre les restanques d’oliviers, un Labyrinthe de Chartres raconte l’histoire de Thésée, d’Ariane et du Minotaure… Pour ce passionné de métaphysique et de mythologie, tout est symbole. Des carrés de potager aux abris de jardin, l’ancien industriel a appliqué la section dorée à l’ensemble de sa maison. « Le Nombre d’or est dans mes gènes. Mon père n’est pas allé à l’école, donc Pythagore il ne connaissait pas ! Mais la Chaise Bleue qu’il a créée était au nombre d’or sans qu’il le sache ». Louis Tordo se souvient que pour fabriquer les 800 chaises commandées par Jacques Ballanger alors concessionnaire des Chaises de la Prom’, il fut mis à contribution. « J’aidais mon père et ma mère après l’école. C’était une époque où le travail des enfants dans l’entreprise familiale était légal, ce qui permettait une transmission bienveillante des gestes et du savoir-faire. » commente-t-il.

On ne sait trop si c’est le nombre d’or qui flatte notre regard, mais cette chaise bleue a un petit air sympathique, un côté chaleureux qui respire l’authenticité, la durabilité et la solidité. Le bois exotique du Gabon a remplacé le mélèze de Belvédère, mais les rivets que Louis pose un à un sur sa chaise semblent à l’épreuve du temps. « Chaque chaise me prend quarante-cinq minutes pendant lesquelles, je revois ma mère en train de les monter et mon père vissant les boulons avec des outils rudimentaires. Je me revois en train de monter les charnières en forme d’arrondie sur une vieille presse mécanique à arcades, interdite aujourd’hui en raison de sa dangerosité, mais j’ai encore tous mes doigts même si je devais aller vite. Monter les chaises me rappelle tous ces souvenirs là… » confie l’ancien industriel couronné de brevets qui a développé l’entreprise familiale jusqu’à la propulser numéro un français des fabricants de quincaillerie pour bâtiment.

LE MANTRA DE WANG :
APPRENDRE, APPRENDRE, APPRENDRE

Car l’entreprise Torbel est une réussite exemplaire, une success story française dont Louis Tordo est le self made man. L’industriel, qui a quitté l’école à 17 ans, aime dire qu’il a fait HEC : les Hautes Etudes de Carabacel où il apprend la serrurerie à l’école des métiers. Après son service militaire, il rejoint l’entreprise familiale. A vingt ans, Louis est bien décidé à en devenir le patron et à endosser ses responsabilités. Il se prend en main pour effectuer les fastidieuses démarches administratives et suit les cours du soir à la Chambre de Commerce et d’Industrie avec un mantra en tête : apprendre, apprendre, apprendre. « Le pouvoir ne se donne pas, il se prend. J’ai pris le pouvoir en 1963, me suis mariée en 67 et j’ai commencé à développer l’entreprise avec mon beau-frère Belgrano avec lequel je me suis associé, en 69, lorsqu’il a quitté la SNCF. Nous avons créé Torbel et conclu de grands marchés au moment de l’électrification de la ligne SNCF, ce qui nous a donné un travail fou. Une année, nous avons réalisé un million de francs de chiffre d’affaires ! Mais je ne me suis jamais intéressé à l’argent, je ne fais pas les choses pour l’argent. Si on travaille pour l’argent, on est mort. Mais si on travaille par amour, alors l’argent vient naturellement ! De quoi ai-je vraiment besoin ? De la roquette de mon jardin avec de l’huile d’olive de Tourrettes, c’est à peu près tout ! » Déclare celui qui a déposé 172 brevets, cherchant constamment à améliorer les produits de son entreprise qui emploie aujourd’hui 650 personnes à travers la France. Dirigée par son fils Laurent, Louis Tordo en assure toujours la Présidence du Conseil de Surveillance.

LE NOMBRE D’OR : 1, 618…

La Chaise Bleue bâtie intuitivement par son père selon les proportions de la section dorée pique notre curiosité tant elle suscite la passion de Louis qui n’a plus qu’une idée en tête : « la divine proportion ». « Elle se trouve aussi bien dans les lignes d’un visage, que les étamines du tournesol ou encore dans le design publicitaire de la tablette de chocolat, dit-il en nous montrant les illustrations du livre-somme que Matila Ghyka a écrit sur la question. A partir de 1993, l’industriel se prend de passion pour la section dorée.Il découvre Dürer et « comprend », dans le sens étymologique « prendre avec », que le nombre d’or est inscrit en toute chose. Il applique ses découvertes à ses produits et s’aperçoit qu’il n’a plus besoin d’en faire la publicité. « Vendre c’est se taire » réalise-t-il alors. « J’ai commencé à prendre conscience du Nombre d’Or à 55 ans en étudiant la métaphysique avec mon maître Max Escalon de Fonton. C’est lui qui m’a initié à Matila Ghyka. Ensuite tout ce qui a été créé dans mon entreprise a été fait de manière délibérée au Nombre d’Or. Lorsque je présentais un nouveau produit, je me taisais et regardais le client qui ressentait intuitivement l’harmonie de l’objet et l’achetait. » Le nombre d’or serait-il le secret de la réussite ?

LA LEÇON DE PHILOSOPHIE

Nous pensions rencontrer un industriel comblé, un artisan de génie en perpétuelle ébullition et nous sommes face à un érudit passionné par l’étude métaphysique. On sent bien que la Chaise Bleue est une porte d’entrée pour évoquer une philosophie de vie, un enseignement compris et l’application de ce dernier à la vie quotidienne. « Savez-vous que les phrases de la bible ont été écrites selon le Nombre d’Or ? Pour cette raison on les mémorise facilement. » Explique Louis Tordo qui nous montre ses cahiers de notes écris uniquement en violet car cette couleur, dit-il, favorise la concentration et la méditation. D’ailleurs monter et assembler chaque chaise n’est-il pas une forme de méditation ? « Je le fais par amour et c’est une prière que j’envoie à mon père, à Jacques Ballanger et à ceux qui vont s’y asseoir… Je n’ai pas besoin d’argent, et je donne parfois des chaises. Sur deux cent fabriquées, cinquante ont été données, ce qui ne plaît pas trop à ma fille Gisèle qui tient les cordons de la bourse ! Mon père non plus ne comptait pas l’argent. Cette chaise est un acte d’amour… Elle est peut-être plus raide et plus technique que celle de Jacques Wilmotte. Mais elle est en bois imputrescible. Dans mon entreprise, c’était d’ailleurs la seule chose que je réparais chaque année. Leur entretien me permettait de l’améliorer encore jusqu’à cet aboutissement aujourd’hui. Mon soucis permanent c’est de faire de la qualité. Faire de mon mieux » dit-il en nous montrant les quatre accords Toltèques affichés sur sa bibliothèque…

Un peu surpris de retrouver le best-seller New Age de Miguel Ruiz à côté de Matila Ghyka ou de la Bible, nous égrenons ensemble les quatre accords à la fois d’une simplicité presque enfantine et d’une difficulté d’application considérable. Le premier accord, « avoir la parole impeccable »,  implique de ne jamais médire sur quiconque à commencer par soi-même. Le second, « ne pas en faire une affaire personnelle »,  nous fait réaliser que ce que les autres font ou disent sur nous de négatif est le reflet de leur rêve personnel, de leur représentation et qu’il ne faut pas le prendre en considération si nous voulons rester libre. Le troisième accord,  « ne pas faire de suppositions », porte sur la tendance naturelle de notre esprit à extrapoler nos peurs, nos craintes ou nos désirs sur les événements. En réalité, nous souffrons souvent par anticipation et avec des « si », on mettrait Paris en bouteille. Le dernier accord, « Faire de son mieux », est certainement le plus simple et le plus accessible. Le soir venu, si vous faites votre examen de conscience pour savoir si vous avez failli à l’un des trois premiers accords, le sentiment d’avoir fait de votre mieux pour y parvenir vous permettra de sombrer dans le sommeil du juste… Certes, on ne pourra pas s’endormir dans la Chaise Bleue, conçue au contraire pour nous maintenir en éveil et sans doute en contemplation sur une assise solidement ancrée dans le sol, dont chaque élément assemblé contient un mantra, une prière d’amour.

www.lerelaisdelachaisebleue.com

Si vous voulez découvrir les chaises bleues, mais aussi les commander, vous pouvez vous rendre à Nice, à La Chaise Bleue Gourmande. Des produits dérivés à l’effigie de cet emblématique mobilier urbain niçois sont également disponibles.

LE NOMBRE D’OR SERAIT-IL LE LANGAGE MATHÉMATIQUE DE LA BEAUTÉ ?

1,61803398875… Un livre tout entier consacré à un seul nombre ? Pourquoi celui-là plus qu’un autre ? Pourquoi porte-t-il des noms aussi prestigieux que le « nombre d’or » ou la « divine proportion » ? S’agirait-il d’un joyau ou d’une œuvre véritablement divine ?
La lettre grecque Phi lui a même été associée, comme la lette Pi est associée à son vieil ami et concurrent 3,1415926535…

Le nombre d’or réunit toute une multitude de phénomènes. Le cœur de l’explication commune avait été explicité par Euclide il y a plus de 2000 ans. Lorsqu’on décompose un objet en deux parties inégales, on dit que la proportion est divine ou dorée si le rapport entre la grande partie et la petite est le même que le tout et la grande partie. La simplicité de cette définition explique l’omniprésence du Phi. On le rencontre dans la croissance des populations de lapins, décrite par Fibonacci au Moyen-Age, dans les proportions qui régissent le pentagone régulier ou dans celles du Parthénon. Chargé de plus de deux mille ans de mathématiques et d’autant de réflexions sur l’harmonie et les liens qui unissent les nombres et notre perception de l’espace, il n’en finit pas de nous fasciner.

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