Couleur Mode#32 – Albert Goldberg, façonneur de légende

Albert Goldberg

Façonneur de légende

ALBERT GOLDBERG EST UNE LÉGENDE VIVANTE. AVEC FAÇONNABLE, LE CRÉATEUR NIÇOIS A PORTÉ AU PINACLE UNE MARQUE ET UN STYLE À L’ÉLÉGANCE INTEMPORELLE. DANS ALBERT ARTS, IL EXPRIME LA QUINTESSENCE D’UNE VIE CONSACRÉE À SON MÉTIER DE STYLISTE. RENCONTRE.

TEXTE VALÉRIE PENVEN – PHOTOS J.M. NOBILE

Il est celui par qui le Sportswear Chic est arrivé. Albert Goldberg a passé sa vie à créer et à sillonner le monde à la recherche des ces artisans capables de bâtir une chemise, de construire une veste à la main comme jadis un tailleur sur mesure. Quarante-deux ans pour quatre vingt-quatre collections au rythme effréné d’un pur sang lancé au galop. Quarante-deux ans ans pour bâtir un empire et propulser Façonnable au sommet. En 2000, il vend sa marque à ses distributeurs américains, croyant un peu naïvement qu’ils vont la développer outre-Atlantique tandis qu’il aurait développé l’Europe. Mais le nouveau directeur commercial préfère raser les fondations de l’édifice et repartir de zéro. En 2001, Albert Goldberg démissionne de sa fonction de directeur artistique. « C’est un peu comme s’ils avaient eu Messi dans leur équipe et qu’il soit resté sur le banc de touche. » commente avec dérision celui qui voue toujours une grande passion au ballon rond. Ballotée d’actionnaires en actionnaires, Façonnable brouille peu à peu son image de marque auprès de sa clientèle comme si, en perdant son styliste fondateur, la marque avait aussi perdu son âme…

Albert Goldberg aurait pu en rester là et s’offrir une retraite dorée, vivre la dolce vita en parcourant la planète sur un yacht, mais il a préféré revenir à sa passion première, celle d’une vie entière consacrée au vêtement pour homme dont il connaît tous les fils et coutures. Pourtant il devra attendre la fin de la clause de non concurrence de six ans qu’il a signée avec ses repreneurs. « Pendant ces six années, je me suis senti comme en prison. J’avais soixante ans et j’étais en pleine forme, au meilleur de moi-même », confie-t-il. Ce n’est qu’en 2008 qu’il peut lancer sa marque : Albert Arts. Arts comme artisans, pour souligner la qualité et le savoir-faire de ceux qui perpétuent la tradition du métier avec une volonté qui tient à ses racines, celles de « fils du tailleur ».

L’HISTOIRE DU « FILS DU TAILLEUR »

A quatorze ans, il entre comme apprenti tailleur dans l’atelier de son père « Jean Tailleur » et y apprend les gestes du métier : fil à fil, double retour, choix méticuleux du tissu, justesse de la coupe… « Mon père disait : les gens apportent le tissu, moi je fais la façon ». Au retour de son service militaire en Algérie, il remarque dans l’arrière-pays niçois une fourgonnette de maçon sur laquelle est écrit : façonnerie ;  en cherchant le mot dans le dictionnaire, il trouve façonnable : faire à façon. « Mon père m’a dit tu t’appelles comme tu veux. C’est pourquoi sur les premières étiquettes il y avait marqué Façonnable – Jean Tailleur. ».

En 1962, il réalise sa première collection. À l’étage avec deux personnes de l’atelier, il commence à créer des modèles à son idée. « Je cherchais ce que je pouvais faire et ce n’était pas avec un costume ou un blazer que j’allais étonner le monde. J’ai eu la bonne idée de faire un blouson. Un jour je suis descendu en portant ce blouson et mon père m’a dit : « Pour une petite merde, c’est pas mal ! », un grand compliment dans sa bouche. » Ce blouson, best-seller pendant des décennies chez Façonnable, Albert l’a conservé comme un fétiche. Le symbole par lequel le sportswear chic est né.

Car le jeune Albert pratique avec ferveur le football et c’est dans les vestiaires du stade que, troquant ses très chics habits de ville pour le survêtement, il a l’idée de conjuguer le monde du tailleur à celui du sport. Matières et coupes confortables, adaptées à l’aisance de l’homme élégant en week-end, le style sportswear chic apparaît, pour ainsi dire, sur lui-même. Pour les niçois, s’habiller chez « Faço » devient très vite du dernier cri. Dans les années 80, la marque atteint sa vitesse de croisière et les années 90 verront sa consécration internationale allant jusqu’à concurrencer Ralph Lauren dans sa version Riviera. En 2009, le fondateur de Façonnable est fait Chevalier de la Légion d’Honneur pour avoir fait connaître la marque azuréenne dans le monde entier et ainsi contribué au rayonnement artistique et économique de la ville de Nice.

CHEZ ALBERT ARTS

L’espace est à son image. Elégant et précis. Les parkas, jeans, blousons, chemises et costumes impeccablement agencés côtoient 4 cheveaux, vieux piaggio, vélos customisés, fauteuils clubs et objets collector, dont certains renferment une connotation très personnelle. Photos, souvenirs et objets chinés à Londres et ailleurs, à la fois boutique et musée personnel, l’espace est sans équivalent dans le rapport qualité prix proposé et dans la sélection des produits homme absolument unique… Et exclusive ! notamment pour la marque Old England, rachetée il y a quelques années, et qu’on ne trouvera qu’ici, comme ces sublimes pulls et chandails en maille pour lesquels votre obligée aurait presque envie de se transformer en dandy anglais ou en « gaga », son équivalent napolitain. Il y a pourtant un petit rayon femme et Albert Goldberg me fait essayer un manteau en cachemire blanc cassé… Une petite merveille au tombé parfait, léger comme une plume, soyeux comme un chat. La classe Albert Arts !

Suite logique de ce qu’il a fait toute sa vie, Albert Arts est l’aboutissement de cet art du détail sublimé par la maturité et l’expérience. Chemises issues de l’école napolitaine, boutons toujours aussi sophistiqués. Quant aux cravates dites « sfoderata », elles sont non doublées, roulottées manuellement, pour une légèreté et une fluidité incomparables. La légèreté, gage de confort, est une qualité commune à tous les vêtements griffés Albert Arts. Celle des pantalons, nés dans les ateliers de l’Ombrie, tient au choix des tissus et à quelques détails qui font toute la différence, comme l’intérieur des ceintures fabriqué avec du tissu de chemise. Ce respect des valeurs apprises dans l’atelier de son père maître-tailleur, s’accompagne du désir de suivre, sinon de précéder, l’évolution du métier, notamment dans l’utilisation de fibres dites techniques. Mais le styliste se méfie des tendances de courte durée et continue à créer cette ligne à l’élégance décontractée, cette allure intemporelle de l’homme contemporain ultra chic.

Cachemire, Lambswool, Harris Tweed… la qualité des tissus est la marque de fabrique d’Albert Arts et les ateliers avec lesquels il travaille sont restés les mêmes. La plupart sont en Italie et comme Europiana sont devenus des amis dont il connait toute la famille. « Europiana s’est fait connaître aux gens de la rue en créant leur marque, alors qu’au départ, c’étaient des vendeurs de tissus comme Zegna par exemple. Mais ils viennent de se faire racheter par le groupe LVMH » Aujourd’hui, c’est avec Vitale Barberis Canonico qu’il raconte, dans ses costumes, l’histoire du tissu… Si le savoir-faire et la culture italienne du travail fait main le passionnent, l’Angleterre reste incontournable. « Un Trench, un cardigan, un imperméable Burberry… Cette culture anglaise dans le vêtement pour homme, on ne peut pas s’en passer », explique le styliste qui prépare actuellement la collection automne-hiver 2018-2019.

DANS LA BAIE DES ANGES, LA NAVE VA…

On pourrait s’étonner de son choix d’ouvrir un show room de 1200 mètres carrés sur la Promenade des Anglais plutôt que dans le Carré d’or. Mais cette décision ne tient en rien au hasard. La Baie des Anges est une situation pour lui comparable à Picadilly, la 5ème Avenue ou les Champs Elysées. Il a tenu à y installer son navire amiral pour participer à la renaissance de sa Promenade, celle où il venait enfant avec son oncle et adolescent courir avec ses copains. « Certains me disent que je suis mal placé mais pour moi, c’est l’emplacement idéal. Nos clients viennent parce qu’ils savent ce qu’ils vont trouver ici, même si on n’a pas la fréquentation. » Sur son évolution, Albert Golberg pose un regard désenchanté. Il aurait rêvé pouvoir se développer à l’international mais à bientôt 79 ans, il sait qu’il n’en aura pas le temps et que par la force des choses, il va devoir arrêter. « Mon fils Niels a 28 ans et veut écrire une nouvelle histoire, avec une idée de Boutique à Paris. Il la fera à sa manière. Je vais épauler mon petit s’il me demande quelque chose, mais je ne vais pas m’ingérer dans son histoire, car c’est à lui de l’écrire. »

Albert Goldberg a écrit son histoire en travaillant avec les plus grands. Aujourd’hui, il continue à dessiner sans relâche ses prochains modèles, entouré de l’équipe de la première heure qu’il appelle affectueusement the Buena Vista Social Club.
« Le véritable luxe, c’est le travail bien fait et le choix des matières nobles » nous dit cette encyclopédie vivante du textile. Si vous ne connaissez pas encore l’adresse ou n’avez pas osé appuyer sur la sonnette pour vous faire ouvrir la porte de ce royaume du « bon goût », il vous faudra un jour en franchir le seuil. Ne serait-ce que pour découvrir ce qu’est une popeline ou un coton d’Egypte, un Prince de Galles ou un Sergé, un Chevron ou un Jacquard, un Alpaga ou un Cachemire… apprendre tous ces secrets, du tissage à l’origine du vêtement, qui préside au style inoxydable d’Albert Arts. Vous y apprendrez sans doute la subtile différence entre se vêtir et s’habiller… dès que vous endosserez l’une de ses merveilles qui n’attend que le mouvement de votre corps, pour vivre de très longues années.

www.albert-arts.com

Albert Goldberg dans son incroyable boutique de plusde 1000 m2, posant devant la « 4 CV »  de ses parents recostumisée à ses couleurs.

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