Couleur Magique #31 – Marcel Alocco, au fil du sens

Marcel Alocco

Au fil du sens

Retracer l’itinéraire de Marcel Alocco semble une entreprise ambitieuse. Sa vie est comme une pelote dont sortirait plusieurs fils. Sur lequel tirer ? Si j’en prends un au hasard, tout vient dans un désordre à la Fluxus où chaque élément relié aux autres ferait sens…

Texte Valérie Penven – Photos J.M. Nobile

Les murs de l’appartement de Marcel Alocco sont tapissés d’œuvres d’art, les siennes mais aussi celles de ses amis artistes. Une collection de quelques 200 pièces parmi lesquelles Arman, Alechinsky, Ernest Pignon-Ernest, Serge III, Ben… ses complices et compagnons de création avec lesquels il a tracé sa route artistique, tantôt en équipage, à travers le mouvement Fluxus de 1963 à 1968, puis en participant et en se confrontant ensuite à Patrick Saytour et Claude Viallat dans la création artistique de Supports-Surfaces ; tantôt en solitaire en élaborant ses Fragments de la Peinture en Patchwork. L’épopée Fluxus parait une étape clé du voyage de Marcel Alocco car elle va fixer un nouveau cap et pour ainsi dire ensemencer sa recherche et sa quête de sens dans la peinture à travers les signes et les formes dont il peuple ses Draps de lits, supports sans cadres et sans chassis puis dans ses Patchworks. Une œuvre libre, déchirée, tissée et tricotée, en dehors des théories et des appellations qui auraient pu cadenasser l’imaginaire poétique de l’artiste.

Peut-être faudrait-il écrire un livre pour raconter son histoire ? Plusieurs auteurs s’y sont attelés. Lui-même est écrivain et c’est par l’intermédiaire de son roman La promenade niçoise que nous avions pris contact. Récit, roman, poésie mais aussi des « poèmes plastiques », Marcel Alocco n’a cessé d’écrire, allant jusqu’à inventer un nouveau lexique de symboles et de signes : l’idéogrammaire. « Ecrire c’est mon truc » commente l’artiste qui fut premier prix de littérature en classe de première et qui, Bac de philo’ en poche, s’orienta vers une Licence de Lettres Moderne à l’Université d’Aix-en-Provence. La littérature et la philosophie n’ont donc jamais quitté les cales du navire dans sa traversée artistique. À vrai dire, il s’agirait là de sa malle aux trésors d’où germa la matière imaginaire pour hisser haut le Drap au mat d’Alocco. « Je cherchais une nouvelle écriture à travers les collages. On parlait beaucoup avec Ben que j’ai connu dès qu’il a ouvert sa boutique. On était plein de questions… Il voulait écrire un traité sur l’esthétique : « Qu’est-ce que le beau ? ». A l’époque j’étais en philo, je lui ai répondu : mais qu’est-ce qui fait du sens ? Nos conversations ont abouti au mouvement Fluxus en 1963. Arman passait nous voir, pour lui la peinture était finie ! Ce qui l’intéressait c’était les objets. Quand Arman nous a dit on ne peut plus faire de la peinture, je me suis dit : si on peut tout faire alors pourquoi pas de la peinture ? C’est ainsi que j’ai commencé
à créer l’idéogrammaire et à travailler sur les
Draps. Ce qui m’intéressait c’était le processus, passer de l’informe à quelque chose qui fasse sens, comme l’image.»

L’esprit Fluxus, tout fait sens

L’écriture et les arts plastiques ont donc toujours fusionné dans son œuvre protéiforme reliée par un fil d’Ariane à la question centrale : comment le sens se perd et comment il se crée. Dans sa période Fluxus, il construit Les tiroirs aux vieilleries, avec des objets de la vie quotidienne exhumés de ses tiroirs et dont il raconte l’histoire : « je faisais des bulles comme dans les bandes dessinées… Parfois je ne connaissais pas du tout l’origine des objets alors j’inventais l’histoire mais, en général, ils étaient reliés à une situation, à des personnes, comme ce rond de sous-verre, troué à la manière d’un visage, avec la signature de Ben et deux fois celle de Picasso. C’était Ernest Pignon-Ernest qui avait signé Picasso. L’idée était de faire du sens avec n’importe quoi, j’appelais alors cela Poèmes plastiques. Ce fut d’ailleurs le titre de mon exposition chez Ben en 68. Nous avions aussi créé ces dés qui tombent toujours sur 421… avec Fluxus on gagne à tous les coups ! » commente Marcel Alocco en riant.

L’esprit malicieux de Fluxus souligne l’aspect dérisoire de l’existence et l’idée que les dés sont toujours pipés d’avance… La revue Identités, qu’il fonda et dirigea de 1962 à 1966 avec quelques copains, est le journal de bord de cette aventure poétique, un brin iconoclaste, mais aussi le point de contact avec Georges Brecht, un artiste d’avant-garde américain, membre essentiel du mouvement Fluxus, qui va marquer l’esprit du jeune artiste pour infléchir sa recherche plastique vers le drap de lit… « Ben parlait tout le temps des pièces de Georges mais à la manière de Ben. » Quand Georges Brecht résida deux ans à Villefranche-sur-Mer, ce fut l’occasion pour les deux compères d’interviewer l’artiste américain pour la revue Identités. « Est-ce que tu as fait de la peinture ? Je lui demande. Oui, me répond-t-il, j’avais des draps, que je pliais et je mettais de l’encre dessus, puis je les étendais. » Cette réponse va marquer profondément l’imaginaire d’Alocco qui se demande encore aujourd’hui s’il a bien compris le terme employé par Brecht : « quand George
a parlé de draps, linen en anglais, j’ai immédiatement compris draps de lit mais peut-être s’agissait-il de tissus ? Pour moi le drap représentait l’entièreté de la vie, de la naissance jusqu’à la mort, en passant par la conception et parfois même l’accouchement. Le format du drap est déterminé par le corps humain, le pliage est également un rituel humain. J’ai fait des pliages où j’imprimais ma forme déterminée par toute une évolution et une recherche sur l’image,
à cette époque, on appelait cela, un peu pompeusement peut-être, la détérioration d’un signifiant. La forme enduite de couleur, était imprimée sur la surface du drap plié comme quand on le range dans une armoire. Evidemment la couleur ne traversait que jusqu’à un certain point. Lorsqu’on déplie le drap, on voit la surface première et aussi comment a été plié le drap jusqu’à ce que l’empreinte disparaisse… »

Les Draps : héritage de l’humanité

Comment le sens se perd, comment il se crée ? Cette question anime l’esprit de Marcel Alocco. « Faire sens était ma réponse à Arman, car toute l’histoire de la peinture repose sur le sens. Tout a presque déjà été fait en peinture, mais on peut aussi créer quelque chose qui n’a pas été fait mais qui n’a pas de sens ! La question centrale du peintre est : comment s’émanciper de toute tutelle ? C’est d’autant plus difficile de faire de la peinture que l’on se met des barrières, si je prends le tissu comme support, que je mets de la peinture dessus et que je le froisse, je commence alors
à casser les codes. L’histoire du drap raconte tout un vécu. Les draps m’intéressaient avec cette idée de la perte du sens et celle de réaliser une peinture avec une nouvelle signification iconographique. C’est tout le passé de l’humanité qui parle dans le drap.» souligne-t-il. Chaque carré était peint avec une couleur primaire et complémentaire, mais une fois sur le drap, le regard avait tendance à lire les images comme un texte, et à chercher la signification. Ce qui n’était pas le but de Marcel Alocco qui cherchait à représenter l’héritage icono-graphique dans une démarche complètement contraire à celle de Supports-Surfaces.

Au confluent de Fluxus et de Supports-Surfaces

Alocco a trente ans lorsqu’il rencontre Viallat devant la boutique de Ben et que vient de paraître le numéro d’Identités sur l’Ecole de Nice. En 1965, le travail d’Alocco est déjà bien positionné. Viallat alors professeur de dessin aux Arts déco, n’a pas encore de position bien affirmée. « Le mythe de Viallat s’est créé à partir de ses élèves, et de quelques copains qui venaient chez lui dans son jardin découvrir ses œuvres accrochées sur le fil à linge ou étalées sur le gravier… Les positions de Viallat se sont définies après 68 quand il a exposé à Paris, s’est mis à créer uniquement avec du bleu et des formes précises. Comme moi le discours de Georges Brecht avait dû frapper son imaginaire. L’été 68, j’avais prêté mon atelier à Viallat de passage à Nice, j’avais fait des toiles à partir de formes, mais Viallat, lui, adaptait encore la forme au format. En rangeant mon atelier j’ai retrouvé la forme qu’il avait utilisé.» se souvient Marcel.

Son exposition de 1980 à Paris, Au confluent de Fluxus et de Supports-Surfaces, sera l’occasion d’une mise au point sur sa position artistique car le public l’a apparenté à ce mouvement alors qu’il estime sa démarche artistique et son questionnement contraires. « Supports-Surfaces voulait que la peinture soit sans signification, ils disait : « on fait de la peinture degré zéro » tandis que je disais « oui mais il y a toute l’histoire de la peinture qui existe derrière ». Tout le passé de l’humanité parle dans le drap, c’est pour ça que le drap de lit est un héritage. On ne peut pas s’abstraire de son passé, que je le veuille ou non, je suis un héritier. Supports-Surfaces ne parlait jamais de cet héritage comme si leur travail était sans origine, sorti de l’œuf ou de la cuisse de Jupiter. Supports-Surfaces a existé sans avoir de nom jusqu’en 1970 puis s’est constitué à Paris sous cette appellation à partir de cette date. D’autres artistes comme Rouan travaillaient sur des tressages de bandes de tissus sans pour autant faire partie du mouvement. »

Le récit du patchwork

C’est un de ces Draps, l’œuvre n° 18, qui a été choisie par le Mamac pour la grande exposition collective de l’été. « J’aurais préféré qu’ils choisissent un patchwork » commente l’artiste dont le récit Fragments de la Peinture en Patchwork démarre en 1973. Le travail se construit à partir des fragments de draps déchirés, tirés au sort et recousus dans le désordre. « Je  fabriquais donc des images séparées que j’imprimais sur le drap. Quand j’ai eu ces figures qui racontaient quelque chose, j’ai tourné autour de ma toile et réalisé que cela ne fonctionnait pas. J’ai donc pris la décision de déchirer la toile en morceaux, en les remontant dans le désordre. Mais quel désordre ? J’ai tiré l’ordre des choses au hasard, puis je les ai recousues et je me suis aperçu qu’en déchirant j’essayais d’éviter de déchirer les figures… ». Difficile d’échapper au sens ; attaché au signe et au symbole, l’inconscient guiderait-il le geste pour le préserver ?

Au mur du salon d’Alocco s’étale le Drap n° 101. Dans ce patchwork réalisé en 1978, l’artiste a décidé d’écrire un poème japonais avec des caractères chinois. Il a copié l’idéogramme en s’intéressant essentiellement au geste et en délaissant le sens. Au démarrage cette œuvre s’appelait Juin, juillet, août car c’est le temps qu’il lui a fallu pour réaliser ce qui est ensuite devenu Prière à la lune. « Le temps qu’on met est le résultat de tous les gestes et expériences plastiques qu’on a eues. » Jusqu’en 1995, il se consacre exclusivement au patchwork puis commence à tisser des cheveux. « Je n’ai pas vraiment arrêté le travail du patchwork car j’ai poursuivi sur le tissage. » L’un des patchworks accrochés au mur marque l’étape où Marcel Alocco commence à tirer les fils pour les tresser dans l’œuvre. « Quand on travaille sur le tissu on retrouve toutes les techniques archaïques. À partir de 1980, je me suis demandé quelle était la plus petite parcelle du tissu et c’était le fil. Mais recoudre le fil ça revenait à retisser le tissu, je suis fou mais pas trop. » s’exclame-t-il en riant. À mesure qu’il déchire les morceaux, Marcel Alocco récupère des fils qu’il noue les uns aux autres où qu’il met de côté dans des boites sans savoir encore ce qu’il en fera plus tard. « Les fils, c’était un peu comme l’horloge du travail car on pouvait lire l’ordre chronologique dans lequel les morceaux de tissus avaient été déchirés. A partir d’un certain moment je ne faisais plus qu’une chose, tisser ou tricoter. Là par exemple je n’ai enlevé que du blanc… » dit-il en nous montrant une œuvre délicate dans son corridor qui lui sert de galerie privée où l’on suit l’évolution du travail minutieux du patchwork jusqu’à des œuvres diaphanes et aériennes, rehaussées d’empreintes de personnages ou symboles aux couleurs primaires. « C’est en me posant le problème du plus petit morceau que je me suis mis à travailler sur le fil. En détruisant l’image en quelque sorte. » explique l’artiste dans une visite commentée de son petit musée personnel.

Dans une pièce qui lui sert aujourd’hui de salle d’archives, des boites empilées et numérotées contiennent pas moins de 864 œuvres pliées soigneusement. Peut-être y en a t-il plus car dans l’excitation des expositions qui se succédèrent, certaines reçurent un numéro a posteriori… Des classeurs de photos, des correspondances entres artistes et écrivains, et son œuvre en cours, un livre écrit à partir d’entretiens avec Martine Monacelli. Il réalise actuellement les tirages de tête, de mini patchwork uniques : «  j’en ai fait 12 mais il y en aura 24. » dit-il. Œuvres, peintures et lithographies envahissent le moindre espace de l’appartement jusque dans les chambres où est suspendu au dessus du lit, l’un de ses premiers patchwork, le numéro 4… Dans le vestibule, on découvre l’une de ses premières idéogrammaires. Un autre travail montre comment il est passé de la forme au signe. Là, un des ses poèmes écrit en 1961 et publié dans Identités a été intégré par Ernest Pignon-Ernest dans une œuvre réalisée en 1965 et qui s’appelle Guernica. « Avec Serge III, on était dans une grande connivence. » dit-il en désignant l’une de ses créations. Plus loin « l’ombre de Matisse », représente l’empreinte découpée d’une forme de Matisse, peinte puis appliquée. « C’était des études pour les appliquer ensuite sur le tissu. » commente Marcel. Juste à côté, un autoportrait, son profil découpé et répété trois fois à l’endroit et trois fois à l’envers jusqu’à épuisement du « Jeu Fluxus ». Quelques œuvres d’Arman, « devenu un bon copain, dit-il, et qui a alimenté mon esprit contradictoire. » Une œuvre d’Alechinsky enrichie d’un texte de Michel Butor écrit à la main. Le texte raconte à travers les tirages successif une histoire qui s’étire du n° 1 au n° 99. Une œuvre de Ben encore, de 1969 celle-ci, montre la juxtaposition des deux égos, celui d’Alocco et celui de Ben… Tous ses compagnons de route sont là. Complices créatifs, artistes trublions d’une époque foisonnante de la création contemporaine niçoise, qui a joué un rôle majeur dans l’histoire de l’art en France et dans le monde… Marcel Alocco fait indéniablement partie des artistes vivants niçois qui jouent une partition originale dans cette effervescence culturelle.

À voir, l’exposition de l’été : Nice 2017. Ecole(S) de Nice.

Du 24 juin au 15 octobre 2017, l’exposition se déploiera dans quatre lieux emblématiques de l’art dans Nice : le MAMAC, le Musée Masséna, la Galerie des Ponchettes et le 109.

www.alocco.com

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