Couleur Humanisme #31 – Renato Giuliani, culture et humanisme en actes premiers

Renato Giuliani

Culture et humanisme en actes premiers

Metteur en scène, comédien, formateur, auteur, traducteur… Les Niçois qui ne le connaissaient pas encore l’ont découvert avec la nomination d’Irina Brook à la tête du Théâtre National de Nice en 2014.
Le statut officiel de Renato Giuliani
au sein de ce Centre Dramatique National parmi les plus importants de France est celui  “d’artiste permanent”. A lire au premier degré comme au second. Mais
à compléter surtout de : “total” ! Portrait d’un humaniste engagé infatigable.

Texte Stéphane Robinson – Photos J.M. Nobile

Renato Giuliani est surtout le bras-droit d’Irina Brook. Un alter ego aussi discret qu’omniprésent. Un artiste non seulement permanent, mais surtout protéiforme. On n’est pas sérieux quand on a 17 ans… Un an après les événements de mai 68 en France, c’est son âge alors que la révolution s’invite en Italie. Le jeune homme dont le grand oncle n’est autre qu’Amadeo Bordiga, cofondateur du Parti Communiste italien, hésite entre deux types d’engagement : politique et artistique. Il choisira
le second s’en référant à cette inscription en hébreu du ghetto de Venise : « Le seigneur protège et prend soin de ceux qui travaillent pour la culture et
la paix. »

Commence alors pour l’apprenti acteur et metteur en scène, une quête itinérante de maîtres et d’expériences. Non sans un solide socle préalable d’ « humanités » : lettres classiques, Académie des Beaux-Arts de Turin, travaux sur la sémiologie du spectacle, sur la philosophie esthétique… En Italie, côté mise en scène il touche immédiatement à tous les genres : opéras, courts-métrages, documentaires en long-métrage (RAI, Mezzo TV). Très souvent comédien dans ses propres créations, il multipliera les expériences côté jeu à commencer par les troupes expérimentales : Living Theater, Odin Teatret… Par la suite, il créera des compagnies de théâtre, notamment la « coopérative culturelle La Svolta » qu’il dirigera pendant six ans, sera le directeur artistique du Teatro d’Uomo à Turin, co-fondera, à Rome, Musicaimmagine, association pour la diffusion de la musique baroque, créera le Teatro Immediato,
en pionnier italien des matchs d’improvisation… Dans cet itinéraire, les dimensions humanistes et sociales s’expriment très tôt. A Trieste, il collabore avec le psychiatre Franco Basaglia, cofondateur du courant de l’Antipsychiatrie, auprès de personnes poly-handicapées et malades mentales. Durant treize années, il travaillera aussi en prison : il monte une troupe de neuf détenus condamnés pour meurtre. Sept d’entre eux seront graciés et réinsérés. Au milieu des années 90, il monte un ambitieux projet culturel « Les cinq continents » censé contrecarrer la montée du racisme en ce début des années Berlusconi. Des hommes politiques s’accaparent le projet à leur compte. Dépité, Renato Giuliani quitte l’Italie, par ailleurs aimanté par le travail de Peter Brook. Il travaillera finalement auprès de Guy Freixe, avant que d’être « repéré » en 2002 par Irina Brook lors d’un stage-casting pour sa création
La bonne âme de Se-Tchouan. Le début d’une complicité artistique et spirituelle qui les mène le premier janvier 2014 à la tête du Théâtre National de Nice.

Créateur, passeur, semeur…

Responsable et coordinateur de l’action culturelle et des projets européens du théâtre, il supervise aussi la gestion et l’administration des lieux. Un artiste plus permanent et plus multi-cartes que jamais, disponible dix heures par jour, sept jours sur sept, à tout ce qui n’est pas sa vie privée : formateur auprès des scolaires (maternelle jusqu’au lycée), mais aussi de leurs enseignants au Rectorat de Nice, chargé de cours à l’université de Nice (pratique théâtrale, théâtre du monde, préparation au D.E. et médiation par le théâtre, ingénierie culturelle), intervenant auprès des publics en situation de handicap ou en difficulté (Instituts Médico-Éducatifs, L’Abri-Côtier, Association des Paralysés de France), coach de compagnies locales, membre très actif de la Société Française de Psychopathologie de l’Expression et d’Art-Thérapie (SFPE-AT), membre de la Commission DRAC en qualité d’expert…

Pas question pour l’auteur, metteur en scène et comédien de renoncer pour autant à la création. En atteste le magnifique Dante, joué au TNN en mai dernier, à travers lequel celui qui se positionne volontiers comme un « homme de la Renaissance » a souhaité exprimer « la quintessence » de La Divine Comédie. Du reste, un mot de Dante éclaire depuis toujours le chemin de Renato Giuliani : « Vous n’êtes pas fait pour vivre comme des brutes mais pour parfaire la culture et la connaissance. » Artiste et passeur. Militant et mutant. Humaniste porteur d’une vision globale. Un créatif culturel dans toute sa plénitude. En effet, s’il a choisi l’engagement par la culture plutôt que par le politique, c’est qu’il n’est pas adepte du changement par la lutte frontale, par la confrontation : « Il faut changer de l’intérieur. Il ne sert à rien de lutter à contre-courant, il faut juste garder les yeux ouverts. »

Pour cet homme, également herboriste diplômé, qui affirme « mon chemin, c’est l’alchimie », l’on pourrait évoquer la part de transmutation et le chemin d’éveil sincère sur lequel il s’est engagé depuis longtemps. Il préférera avec nous s’en tenir pudiquement à quelques allusions. Plus qu’un alchimiste spéculatif, un opératif qui n’aime rien tant qu’à travailler concrètement et dans l’ombre :
« si on essaie de synthétiser, j’essaie d’accomplir
ma tâche.  Je ne pense pas qu’on puisse faire de grands changements, faire des choses grandioses. On n’y arrive pas tout simplement parce que nous sommes de petites choses. Je dis souvent : on peut faire des petites choses mais avec grandeur ».

Quid sinon d’un premier bilan TNN alors qu’Irina Brook vient de s’engager sur un second mandat ? « Le chemin est long » conclut Renato Giuliani d’un sourire malicieux. Avant que de s’effacer devant un de ces petits contes philosophiques dont il a
le secret : « Un moine voulait atteindre son objectif et se mit un jour en route. En chemin, il s’arrêta d’abord pour aider une femme à étendre le linge. Plus tard, il s’arrêta pour aider un paysan à faucher les blés. Plus tard encore,
il s’arrêta pour jouer avec des enfants. Son objectif était déjà derrière lui… » 

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