COULEUR MAGIQUE #30 – Maurice Maubert, embarquement immédiat

MAURICE MAUBERT, EMBARQUEMENT IMMÉDIAT

 

QUELQUES EFFORTS PERSÉVÉRANTS ONT ÉTÉ NÉCESSAIRES POUR RENCONTRER MAURICE MAUBERT ET DÉCOUVRIR SON UNIVERS POÉTIQUE COMME DÉTACHÉ DU RIVAGE ET DU MONDE MARCHAND DE L’ART CONTEMPORAIN…

Texte : Valérie Penven – Photos j.m. Nobile et D.R.

Dix heures, je sonne à l’interphone. Personne.
Un voisin sort de l’immeuble et me renseigne. Maurice Maubert vit au dernier étage. Je frappe à la porte mais aucun son, aucun mouvement n’indique une présence. J’avise alors quelques marches qui montent vers une porte. Je la pousse. Peut-être est-il là ? Le petit grenier est peuplé de toiles et de matériel divers qui manifestent la présence d’un artiste. Mais de Maurice Maubert, point ! Mon portable n’a plus de batterie. Dans la rue Droite j’erre un peu. Le photographe dont la boutique fait l’angle le connaît peut-être ? Sympathique, il me propose un café, me prête son portable et je finis par joindre celui qui depuis ce matin me joue la fille de l’air. Maurice Maubert arrive enfin et philosophe sur le fait que ne pas avoir de téléphone mobile n’empêche pas les gens de se rencontrer. Parfois on abandonne, parfois on insiste et l’on découvre ensuite pourquoi…

Un appartement atelier sous les toits c’est un peu l’image d’Épinal que l’on se fait de la vie d’artiste. Dans une pièce paisible et bien éclairée, un modelage en terre cuite est en cours. Il s’agit d’un personnage qui fait partie d’une installation dans l’exposition collective Les Journées Poët Poët à la Coupole de La Gaude. « Je travaille sur le thème de la trace », précise-t-il. La figuration sert parfois son propos pour illustrer, d’une manière symbolique, des histoires qui racontent notre période de transition. La barque est un vocabulaire récurrent dans ses installations comme dans ses encres ou gouaches. « La barque est le bateau primordial, le berceau maritime qui guide et porte en lui mes déambulations marines. » peut-on lire sur son site web. L’artiste a donc décliné la barque sur tous les temps, l’échouant contre un arbre à l’Arboretum de Roure, l’envoyant même dans le cosmos.

Bar(Ba)Ca, une installation exposée aux Abattoirs en 2011, montrait un personnage qui contemple une barque monumentale rouge sang. Le visage levé vers elle, le personnage est-il en train de rêver à un avenir meilleur ? Appréhende-t-il le passage vers cette terre promise ? Les traces rouges sur le sable expriment une sensation de menace. Fuit-il la terreur ou s’y embarque-t-il ? Il y a dans ce petit personnage comme écrasé par la monumentalité de la barque, la sensibilité que chacun peut y mettre et puis il y a l’intention de l’artiste, que l’on devine dans cette œuvre anticipant l’exode aujourd’hui encore plus massif. Laissant une large part à la liberté d’interprétation, Maurice Maubert conte des histoires en résonance avec l’actualité, nous interroge avec poésie sur l’évolution de notre humanité et ce moment crucial du passage que chacun ressent confusément. Mais quel est son parcours ?

LA SOIF DE LIBERTÉ

Après un bref passage aux Arts Décoratifs de Nice, un formatage dont il s’extrait assez vite pour donner libre cours à sa passion de la bande dessinée, Maurice Maubert s’installe une année à Paris. Il y rencontre diverses personnalités du métier, dont le Niçois Raymond Moretti, prix de Rome, qui le recommande auprès de Guy Vidal du magazine Pilote. Malgré l’effervescence de ce milieu « branché », il ne se sent pas de rester assis derrière sa planche à dessin. « Les encres nécessitent beaucoup de minutie et j’avais besoin de mouvement » dit-il. De retour à Nice il produit des illustrations pour divers livres, magazines et fanzines, notamment La Ratapinhata de Janluc Sauvaigo. Mais il rêve de peinture et sa rencontre avec Pierre Gousseret dit « Pierrot la Valise », aujourd’hui âgé de 96 ans, sera déterminante. « C’était un maître, un chamane. Il m’a appris la peinture et m’a permis de m’émanciper du dessin. »

En 1986, un voyage d’un an et demi en Chine, au Tibet, au Népal et en Inde va profondément transformer et nourrir son imaginaire. De retour à Nice, il réalise une série de toiles qui seront exposées à la Bourse du Travail. Si ce premier opus sur l’Asie narre une histoire pour laquelle la figuration est nécessaire, l’investissement du Hangar Saint-Roch dans les années 90 l’en éloigne et lui permet de passer à des grands formats avec la liberté de peindre sur de grands murs des abstractions plus colorées, nées de pigments, de terres et d’acrylique. Il expérimente diverses techniques et expressions : peintures, collages, drippings, sculptures, installations, et réalise des tableaux qui font irruption dans le réel, créant un espace symbolique et imaginaire.

PRENDRE LA TANGENTE

Cet appétit de liberté, cette soif créative, Maurice Maubert les partage avec Louis Pastorelli et Jean-Luc Migliore, deux peintres avec lesquels il s’est investi dans l’aventure du Hangar Saint-Roch.
De ce lieu de création alternatif naîtra un Carnaval indépendant produit avec la population du quartier et le groupe Nux Vomica avec lequel il fera de nombreuses tournées comme chanteur-crieur scénique. Cet aspect de sa personnalité montre une inclination jubilatoire vers les échanges artistiques pluridisciplinaires qu’il poursuivra dans les années 2000 en occupant les anciennes casernes Saint-Jean D’Angély, rebaptisées La Brèche / Les diables bleus. Dans ce nouvel espace alternatif de la création Niçoise, il organisera Can & poarc 1 et 2, deux expositions importantes réunissant plus de cent artistes dont Ernest Pignon-Ernest.  « C’était un moyen de montrer que Paris n’était pas le seul centre de l’art. J’aime l’expression artistique, le dessin, la peinture, la sculpture, les installations mais le monde marchand de l’art me déplaît. Dans l’idéal, l’art devrait être gratuit et représenter un échange. L’artiste apporte la spiritualité, ce qui est à l’inverse des mécanismes en place aujourd’hui. La mondanité de l’art, je ne m’y sens pas à l’aise » commente-t-il.

Pourtant une série d’expositions personnelles à Nice et dans la région vont le faire connaître du milieu artistique, parmi lesquelles Santa Manza en 2009 à la Galerie de la Marine. L’installation présentée sous forme d’un story-board visuel et sonore emmenait le visiteur à travers une série d’huiles grand format sur un cargo imaginaire, le Santa Manza. Le visiteur faisait également connaissance avec les voyageurs à travers des encres sur papier, une galerie de portraits de passagers anonymes ou célèbres que l’artiste croqua avec sensibilité : poètes, chamanes, musiciens, acteurs ou cinéastes parmi lesquels on pouvait reconnaître Federico Fellini, Iggy Pop ou encore le violoniste niçois Casa… Les voyageurs ne sont pas des touristes précisait l’artiste en avant-propos de l’exposition. En 2009, toujours à la Galerie de la Marine, Maurice Maubert revisita la thématique du voyage et du passage avec lo Passagin Enigmatico. Entre figuration et abstraction, la composition de cette installation posait la barque et les personnages sculptés en terre et pigments dans un cercle de sable… « J’aime faire des installations car ce n’est pas un produit que l’on achète. C’est un peu comme un mandala Tibétain. »

UN ART GÉNÉREUX

Si le Musée d’Art Moderne et d’Art Contemporain de Nice (MAMAC) acquiert quelques-unes de ses œuvres pour le fond des artistes contemporains locaux, Maurice Maubert conserve sa ligne de conduite et sa ferveur artistique : « Les politiques institutionnelles tiennent tout dans le monde de l’art et cela manque d’authenticité. » L’artiste fait donc peu de concession à l’univers spéculatif de l’art contemporain, dont les reflets de l’époque, Jeff Koons ou Damien Hirst manquent selon lui singulièrement de profondeur et de capacité d’émerveillement… « J’ai la satisfaction de vendre à des gens qui ont peu d’argent » confie-t-il. Si la plupart des artistes rêvent de vivre de leur art, Maurice Maubert gagne sa liberté de créer en travaillant parfois sur des chantiers, parfois lors d’interventions culturelles. « Travailler avec les écoles c’est formidable. Chez les enfants, il y a un réel besoin de cette ouverture d’esprit. L’expression artistique doit être gratuite, généreuse. » Une générosité qui s’exprime aussi envers les personnes âgées puisque chaque semaine il anime un atelier de création artistique dans le service gériatrie de l’Hôpital Pasteur. « On peint, on sculpte et cela va bien au-delà d’une simple activité, c’est une véritable thérapie. » Si l’art joue un rôle de ciment social, il est pour lui une nécessité vitale. « Je n’aimerai produire que ce qui est nécessaire. L’art c’est comment tu fais les choses. Je ne suis jamais aussi proche de l’art que lorsque je n’y pense pas. »

Avait-il l’esprit vide en peignant le tableau L’arbre de vie ? Car c’est cette huile grand format, accrochée au mur de l’Atelier Soardi, qui nous avait donné envie de découvrir son univers. « Qu’avez-vous vu et ressenti en voyant ce tableau ? » demande-t-il. C’est un peu toute la démarche de l’artiste résumée dans cette question-là. Laisser la liberté à celui qui regarde, de se raconter sa propre histoire. La toile figurait un olivier mais en deuxième lecture on pouvait y voir un prisme lumineux rayonnant d’énergie. Microcosme et macrocosme, la relation de l’homme à l’univers, sont inscrits dans de nombreuses œuvres : Omo Cosmos exposée à Saint Jean d’Arène en 2014 ou encore dans son installation à l’Arboretum de Roure. Son art est-il métaphysique ? « Sûrement. Mais je ne le mets pas en avant. Dans les installations, il ne faut pas tout dire pour garder une part de mystère. » Dans sa dernière intervention à la Coupole de la Gaude, ses petits personnages au sol sont inspirés par les conteurs africains, « pour retrouver une part d’enfance, l’enfant intérieur » précise-t-il.

L’enfant intérieur semble bien vivant chez Maurice Maubert. Vers quelles nouvelles expériences artistiques l’entraîne-t-il ? « Je ne connais pas la suite. Si tout est écrit d’avance, quel est l’intérêt ? » Dans un temps où l’art est devenu marchandise, la philosophie et le travail de Maurice Maubert sont comme un souffle d’air frais !

www.maurice-maubert.com

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