COULEUR RENCONTRE #30 – Stéphane Gentil, esthétique de la fraternité

STEPHANE GENTIL

ESTHETIQUE DE LA FRATERNITE

DEPUIS PLUS DE 10 ANS, UN CHIRURGIEN ET SON ÉPOUSE PORTENT SEULS UNE PETITE ASSOCIATION QUI INTERVIENT EN AFRIQUE POUR REDONNER LE SOURIRE AUX POPULATIONS, AU PROPRE COMME AU FIGURÉ. CAR BIEN AU-DELÀ D’UNE MISSION DE CHIRURGIE HUMANITAIRE, L’ASSOCIATION ADAMA MOBILISE SON RÉSEAU SUR DE VÉRITABLES PROJETS DE DÉVELOPPEMENT.

Texte Stéphane Robinson – Photos adama

 

Small is beautiful… Tels sont les trois mots qui me viennent à l’esprit en sortant de ma rencontre avec le Docteur Stéphane Gentil, cofondateur avec son épouse de l’association ADAMA. Le concept formulé par le philosophe et économiste Leopold Kohr méritant toutefois précision : beautiful parce que… efficace ! Difficile en effet d’imaginer que seulement deux personnes soient les moteurs et catalyseurs de l’ensemble des actions réalisées par cette association au cours des dix dernières années. Et qui lui ont valu de recevoir le Prix International 2015 des Activités Humanitaires décerné par l’Association Internationale de Chirurgiens Plasticiens Face2Face lors de son gala annuel. Retour sur la genèse d’une petite association au cœur grand comme ça !

Pour ADAMA, tout commence en 2006. De « façon providentielle » selon les propres mots de Stéphane Gentil qui, après m’avoir demandé si j’étais croyant, exprime d’emblée, avec la plus élégante pudeur, la dimension spirituelle de son engagement. Cette année-là, il est sollicité pour une intervention au Vietnam, laquelle ne pourra finalement pas aboutir. Durant l’été, une autre mission est proposée au Burkina Faso : il s’agit d’intervenir sur une petit fille défigurée par un bec de lièvre. Or, une fois sur place, il constate qu’il ne pourra pas intervenir non plus : le très faible poids du bébé et l’absence de respirateur pédiatrique empêchant l’anesthésie de façon sécurisée. Ainsi démuni et face à la détresse de la maman, repartant vers le Mali comme elle était venue, c’est-à-dire après avoir parcouru plus de 100 kilomètres dans la brousse, Stéphane Gentil se jure de revenir faire cette opération. Mais de revenir mieux organisé. Avec sa femme, ils créent leur association qu’ils baptisent du prénom de la petite fille : ADAMA. Prénom qui impose immédiatement un acronyme élargissant son objet : Association pour le Développement et l’Aide Médicale en Afrique.

RÉPARER MAIS AUSSI DÉVELOPPER

Car son projet de « rendre le sourire aux enfants d’Afrique » s’entend dans la plus large acception. Au-delà de la dimension purement physique et esthétique, promouvoir le plus concrètement possible les conditions d’un épanouissement digne de ce nom. Du reste, le cas de la petite Adama est emblématique de cet engagement. Car les fentes labiales, ou bec-de-lièvres, pour lesquels l’association intervient très souvent, sont dans les croyances locales, outre une terrible disgrâce physique, un signe de malédiction venant jeter l’opprobre sur les familles. Opérer ces enfants c’est ainsi les délivrer d’une double-peine incluant le rejet de la communauté. Ostracisation leur fermant bien souvent les portes de l’école. Pour l’association ADAMA, le développement s’envisage donc prioritairement par l’éducation.

Au-delà de l’expertise chirurgicale, l’autre volet de sa mission consiste donc à créer les structures qui favorise cette dernière. De façon la plus directe, par la construction de bâtiments d’école par exemple, mais également en s’employant à libérer les femmes des lourdes tâches quotidiennes qui les détournent de l’éducation de leurs enfants. Rénovation d’un orphelinat, don de matériel scolaire et médical, constitution d’une bibliothèque pour un foyer de jeunes filles, construction de salles de classes neuves, création d’une école maternelle réservée aux petites filles les plus déshéritées, formation des femmes des villages des brousses à une activité lucrative, forage de puits…

Difficile de recenser ici in extenso les actions de l’association en la matière depuis 2006. Une approche globale que l’on retrouve sur le volet purement médical : « depuis le départ, on travaille toujours en étroite collaboration avec les chirurgiens locaux. Sur les premières interventions, ils nous assistent. Et plus on avance dans la mission, plus on inverse les rôles. En tout cas, ce n’est jamais du one-shot. Et puis, nous laissons aussi du matériel. »

Alors, avec quels moyens une si petite organisation arrive-t-elle à engager tant d’actions si concrètement efficaces ? Sur les moyens humains, le couple peut s’appuyer sur un solide réseau, à commencer par celui des confrères : chirurgiens, anesthésistes… Côté budget, l’association organise tous les deux ans un dîner de gala avec tombola, vente d’œuvres contemporaines… Et s’emploie surtout à réduire au minimum ses frais de fonctionnement : « ceux qui partent avec nous paient eux-mêmes leurs frais de déplacement. C’est l’intérêt d’une association comme la nôtre : une efficacité optimale, sans déperdition » me confie Stéphane Gentil. La petite association entretient pour autant d’excellents rapports avec les grandes telles MSF et La Chaîne de l’Espoir, notamment lorsqu’il y a besoin de mutualiser moyens et compétences. Autre parti pris de gestion, le développement prôné joue la carte du local. « Il vaut mieux acheter sur place. Notamment sur tout ce qui est forage, bâtiments… il faut faire travailler local ! ».

ESSAIMER SUR L’AFRIQUE DE L’OUEST

En 2012, l’organisation terroriste AQMI menace au Nord du Burkina Faso. L’association reflue en zone chrétienne (Ouagadougou). Elle va commencer à essaimer plus au sud encore, au Ghana, au Togo, au Bénin, et même au Gabon ! La mission au Ghana, initiée en 2014, se prolonge cette année de l’installation à l’hôpital de la Police d’un service de chirurgie réparatrice avec mise en place d’un cursus de formation autour d’une spécialité qui n’existe nulle part en Afrique à ce niveau : « on va jusqu’au bout de notre logique de pérennité en calquant ce cursus de formation sur les standards de formation occidentaux. »

Bien sûr, une question me titille en écoutant cet homme d’une extrême simplicité m’expliquer ce à quoi un spécialiste de la chirurgie réparatrice occupe ses étés quand d’autres vont siroter des cocktails sur les plus belles plages du monde : ce n’est pas trop le grand écart entre un quotidien auprès de patientes soucieuses de séduction et des missions auprès de populations particulièrement défavorisées ? Sa réponse est sans ambiguïté aucune : « je vis très bien avec cette schizophrénie parce que c’est le principe des vases communicants. Les patientes qui nous sollicitent ici pour des opérations de confort nous permettent justement d’intervenir là-bas. Le plus important c’est de prendre conscience que l’on peut toujours faire quelque chose pour que le monde aille mieux. Et cela, personnellement, justifie un certain cheminement charismatique. » Stéphane Gentil s’en réfère à la foi, toujours avec la même pudeur. Comme il s’en sera référé durant notre entretien à une certaine Thérèse de Lisieux. La sainte est connue pour avoir exprimé sa conception d’une « petite voie ». Oui, définitivement, small is good…

~ www.adama.fr

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