COULEUR COULISSES #30 – La compagnie humaine, danse avec elles

LA COMPAGNIE HUMAINE

DANSE AVEC ELLES

 

DE LA PRISON NOUS NE VOYONS EN GENERAL QUE DE HAUTS MURS ET UNE PORTE AUSTERE.

QUE SE PASSE-T-IL A L ‘INTERIEUR DE CETTE ENCEINTE ? DANS LE QUARTIER DES FEMMES DE LA MAISON D’ARRET DE NICE, COULEUR NICE A SUIVI LA COMPAGNIE HUMAINE QUI ANIMAIT UN ATELIER DANSE ET ARTS PLASTIQUES

Texte Valérie Penven – Photos Eric Oberdorff & JM Nobile

 

C’est un temps différent. On le sent immédiatement. Sas de sécurité, nous montrons patte blanche et laissons nos téléphones portables dans un casier pour pénétrer dans l’univers carcéral. La Maison d’Arrêt de Nice a été mise en service en 1887. Ce bâtiment du XIXe siècle héberge un quartier hommes et un autre réservé aux femmes. C’est pour ces dernières que la Compagnie Humaine a créé cet atelier chorégraphique et arts plastiques auquel nous sommes conviés. « En 2013, la Région PACA m’a sollicité pour savoir si j’étais intéressé pour mener un projet en milieu carcéral. Ils connaissaient mon intérêt pour le public en situation sociale difficile. Je suis parti de ce questionnement : comment peut-on faire pour que ces personnes envisagent la prison autrement que comme un lieu de punition ? Quels sont les outils nécessaires pour réfléchir à son parcours, se reconstruire et entamer un nouveau départ ? À partir de ces deux postulats, j’ai créé le projet iconographique Corpus Fugit que j’ai présenté à une commission constituée par la DRAC, la Région PACA, le Ministère de la Culture et le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation (SPIP) qui organise des activités culturelles pour les détenus » explique Eric Oberdorff, chorégraphe et artiste éclectique, fondateur de la bien nommée Compagnie Humaine.

Sondant l’univers carcéral, Corpus Fugit a donné naissance à une série de photos et vidéos. Exposée dans une galerie parisienne, à l’espace Van Gogh d’Arles mais aussi à Venise, l’exposition a beaucoup voyagé. « Les photos exposées à la Maison d’Arrêt de Nice ont engendré un dialogue entre les surveillants et les détenus. À travers les images, une perception et une compréhension nouvelles ont émergé, un autre sujet de dialogue devenait possible, offrant la possibilité de sortir des relations hiérarchiques et du fonctionnement propre à la détention. Quand ils ont vu les effets positifs des ateliers sur les détenus ainsi que les retombées des expositions en France et à l’étranger, les services du SPIP ont vraiment insisté pour continuer le projet ». Sur ma peau est donc la suite de Corpus Fugit, deux opus qui font partie du cycle de création TRACES.

« IL FAUT AVOIR DU CHAOS EN SOI POUR ENFANTER UNE ETOILE QUI DANSE. » — FRIEDRICH NIETZSCHE

Nous attendons les participantes à l’atelier. La pièce est assez petite. Un sol carrelé loin du parquet ciré d’une salle de danse, des murs blafards aujourd’hui égayés par les dessins, peintures, textes et témoignages réalisés par les détenues avec la plasticienne Laure Mathieu qui anime les après-midi d’arts plastiques. Éclats de couleur, bribes de vie, histoires de prison et espoirs de lendemain meilleur s’entremêlent sur une table… Le texte d’une détenue qui explique aux nouvelles venues le mode de survie en prison, sort du lot. Accompagnées par les gardiens, sept femmes entrent. Nous essayons de nous rendre invisibles. Ces femmes, vous pourriez les croiser dans la rue sans les remarquer. Nous ne saurons pas ce qu’elles ont fait pour se retrouver ici. Certaines sont en attente de jugement, d’autres finissent leurs peines. La veille, elles ont participé à une première matinée de danse, elles savent déjà ce que Luc Bénard, le danseur qui anime l’atelier, attend d’elles.

Avec David Bowie en bande-son, elles s’échauffent lentement. Certaines ont le corps hésitant, tout raide, d’autres au contraire semblent immédiatement dans leur élément. Le danseur les guide. Entrant dans la ronde, il les encourage, les exhorte, les soutient. Progressivement l’ensemble du corps est mis en action et c’est par le visage que s’engagent les mouvements. Toutes les parties du corps seront sollicitées. « Dans l’exiguïté des cellules, le corps est bien souvent noué, autant par le manque d’espace que par le stress de l’incarcération elle-même, l’exercice permet de se reconnecter à son schéma corporel » commente Eric Oberdorff. À présent le corps est bien chaud, muscles et articulations déliés. Le danseur leur demande de se grandir, de respirer amplement, de s’étirer sur un axe, tendues par un fil invisible qui les relierait au ciel… puis de relâcher totalement la tête en avant. Certaines nuques résistent. Une détenue fait du sur place et opère un léger balancier. Son esprit et son corps semblent ailleurs. Une autre femme se déploie généreusement dans l’espace avec un plaisir évident. Un morceau du Velvet Underground de Lou Reed emplit la pièce de son rythme lancinant, quasi hypnotique. Avec les coudes, elles dessinent une forme, le mouvement prend de l’ampleur, les corps accélèrent, ralentissent, se percutent légèrement. La communication se met en place, des liens se tissent.

À ce long moment d’échauffement succède l’étirement. Sur un rythme de pavane du concerto brandebourgeois de Jean-Sébastien Bach, on travaille sur un pied et puis sur un autre. Le regard et la tête indiquent le changement de direction du corps. Luc Bénard leur propose de suivre un fil invisible, de s’en entourer, de s’y enrouler. Ce fil symbolique les emprisonne ou les délivre-t-il ? On se mesure, on se jauge, on joue aussi. Enfin on entre pleinement dans la chorégraphie. Soudain des coups puissants frappés sur une porte de cellule nous parviennent, le quotidien de la prison nous rattrape. Le coordinateur culturel du service pénitencier qui nous accompagne confie que les relations entre les femmes sont aussi violentes que celles des hommes. L’atelier de danse est donc une bouffée d’oxygène, un moment d’évasion dans la routine carcérale des cris, des bruits et des cliquetis de portes qui s’ouvrent ou se referment sur leurs secrets.

SUR MA PEAU

Dans une petite cour extérieure, Eric Oberdorff fait une séance photos. Les traces sur les corps, cicatrices, rides ou tatouages en gros plan sont le sujet principal de Sur ma peau, qui raconte l’histoire de ces femmes marquées par les épreuves. Ce témoignage iconographique formera l’exposition à venir. Nous sommes autorisés à parler avec les détenues qui ont pour la plupart moins de 30 ans. « En détention le temps est complètement différent. C’est une des prisons les plus vétustes de France et elle est surpeuplée ! » s’exclament Stéphanie et Annabelle. Cathy est l’auteur du texte qui nous avait interpellé par sa fulgurante justesse : « C’est bien que vous soyez là, votre présence est l’occasion de montrer un autre regard sur la prison. Pour moi cet atelier est l’opportunité de découvrir des parts de nous-mêmes inconnues et de ne pas se résoudre à un quotidien de soumission. J’ai écrit un texte qui dit : soit on se soumet à la prison, soit on en tire parti. C’est une évasion dans le corps et la tête. Cela permet aussi de découvrir les autres, il y a des échanges, des rires. Ces femmes sont toutes mes sœurs. On se découvre des talents. La création artistique permet d’oublier nos douleurs. Cet après-midi, on a « art thérapie », une activité que je n’aurais jamais faite autrement à l’extérieur. On reprend confiance en soi. Si on ne fait rien, la prison vous détruit. Ici on a peur de tout, du bruit, des autres aussi ». Les détenues sont unanimes, sortir de sa cellule permet de ne pas déprimer. « Avec la danse, je me vide la tête et j’évacue mon stress car la cellule, c’est terrible. Mais je sors dans deux mois » témoigne Namda. Svetlana est une prévenue incarcérée depuis trois semaines. Pour la jeune Russe c’est une première expérience de la prison : « on devrait nous apprendre la vie en communauté autant que la discipline » nous confie-t-elle.

« LA DANSE EST UNE CAGE OU L’ON APPREND L’OISEAU. » CHANTAIT CLAUDE NOUGARO

Reprendre confiance, retrouver sa dignité, se réapproprier son corps et se réconcilier avec soi-même, les bénéfices de l’atelier semblent évidents. Faute de temps, de moyen ou tout simplement parce qu’elles pensaient que ces domaines étaient réservés à des milieux sociaux plus favorisés, ces femmes n’avaient jamais eu accès à ce type d’activités culturelles. La frustration, la souffrance et la violence qui en découlent ne seraient-elles finalement que de la créativité bloquée ? Et si l’on considérait la prison sans a priori ou plutôt comme un moyen de permettre la reconstruction de ceux et celles sortis des rails. « Il y a dix ans, quand il y avait une longue peine, il y avait une sortie sèche. Maintenant les services pénitenciers préparent la sortie des détenus. Parce que la prison coupe la personne de la société il faut retisser ces liens avant, sinon c’est le cercle vicieux que l’on connaît et le retour à la délinquance. » Conclut Eric Oberdorff, pour qui l’humain est toujours au cœur de la création.

ERIC OBERDORFF, UN TALENT ECLECTIQUE

Curieux des hommes, considérant son rôle d’artiste comme celui d’un observateur privilégié du monde, Eric Oberdorff explore la relation à l’autre et confronte les énergies contradictoires qui nous animent.

Né à Lyon, Éric a commencé très jeune la pratique des arts martiaux. Étudiant la danse au Conservatoire National de Région de Nice et à l’École de danse internationale de Cannes Rosella Hightower, il intègre ensuite l’École de danse de l’Opéra de Paris. Il est engagé par le Ballet du Landestheater Salzbourg, par le Ballet de l’Opéra de Zurich et les Ballets de Monte-Carlo. Il danse dans le monde entier, entre autres dans des chorégraphies de Kylián, Balanchine, Forsythe, Childs, Maillot, Uotinen, Godani, Armitage, Neumeier, Fokine, Massine, Lifar, Tudor, etc.

En parallèle à sa carrière d’interprète, il poursuit sa pratique des arts martiaux et étudie le jeu d’acteur et la mise en scène. C’est tout naturellement qu’il se tourne vers la création et qu’il participe entre 1993 et 2000 à diverses programmations Jeunes chorégraphes en France et en Suisse.

En 2002, il fonde la Compagnie Humaine dont il est le directeur et le chorégraphe. Il y a créé une vingtaine de projets présentés en France et en Europe. Il est également invité à créer ou à remonter des pièces de son répertoire en France et à l’international pour des structures renommées telles que le Festival d’art lyrique d’Aix-en-Provence, le Ballet National de Marseille, le Ballet du Grand Théâtre de Genève, l’University of North Carolina School of the Arts.

Artiste éclectique, avide d’explorer tous les champs possibles d’expression, Éric participe à des projets dans des domaines artistiques variés : créations théâtrales, opéras, films et documentaires, photographies, recherches universitaires, comités de réflexion, etc. Il est également artiste référent pour de nombreux projets culturels à destination des jeunes.

En 2010, il a co-fondé le réseau européen Studiotrade, depuis 2015 il est chargé de sa programmation.

~ www.compagniehumaine.com

Le Théâtre national de Nice accueillera les 3 et 4 mai Monde imagination, nouveau spectacle d’ Eric Oberdorff, ainsi que l’exposition photographique Corpus fugit – tous deux inspirés de ses interventions en milieu carcéral. Plus d’infos : www.tnn.fr

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