COULEUR#NISSA – Un amour de Nice

Depuis le campanile de la tour Saint-François une vue imprenable sur la ville. D’ici 5 ans, la tour sera ouverte au public qui pourra, par petit groupe de 5 à 6 personnes, grimper à son sommet et admirer le panorama

 

UN AMOUR DE NICE

Texte Valérie Penven – photos Jean-Marc Nobile

 

Il y a de multiples façons de raconter Nice.

Par son histoire mouvementée, son architecture belle époque et Art déco omniprésente, son patrimoine qui fait de la vieille ville une perle baroque, ou encore son archéologie qui livre toujours ses secrets enfouis dans ses entrailles, son identité enfin, si particulière de par sa position de ville frontière et les nombreuses invasions qui l’ont traversée…

Fidele a l’ADN du magazine, ce récit prend le parti d’une déambulation poétique, guidée par la plus grande des libertés, de celle qui nous autorise à embrasser les siècles, à approfondir un aspect plutôt qu’un autre pour esquisser à grands traits le portrait de notre ville au passe parfois tumultueux et souvent glorieux.

Alors que nous avons récemment été meurtris par un 14 juillet funeste et aussi parce nous avons tant de peine à accueillir les nouveaux flux migratoires, nous avons voulu piocher dans cette histoire qui fait de Nice l’une des villes les plus cosmopolites au monde dans un grand brassage de populations, un métissage culturel jusque dans sa cuisine. Prenons ensemble un peu de recul, d’altitude ! Envolons-nous pour contempler sa beauté et plongeons à travers les siècles dans les racines entremêlées qui puisent au limon fertile d’une grande destinée.

Depuis la nymphe Nikaia se baignant dans les eaux cristallines de Lympia, le petit comptoir celto-ligure a prospéré sous les cieux azurés d’une terre baignée de lumière. Ce pays doux et bleu(1) qui guérissait les maux du corps et de l’âme, qui inspira les artistes parfois transfigurés par cet Eden, telle est Nissa la Bella : nous vous y emmenons…

(1) Expression empruntée à Tobias Smollett

 

« Le berceau du soleil »

 

De Nice, on pourrait presque dire : « Au commencement était la colline du château et la ville basse ». Lieu de promenade préférée des Niçois et des touristes, on monte sur la colline pour admirer des panoramas à 360° époustouflants qui lui valent le surnom de « Berceau du soleil ». En contrebas, Rauba Capeù s’enroule autour d’un éperon rocheux, tandis qu’au loin et par temps clair, la Corse offre sa silhouette fantasmée. Au Moyen Âge, s’édifie sur ce grand rocher calcaire l’une des plus puissantes fortifications de l’arc méditerranéen. À l’intérieur d’une muraille qui devait avoir un périmètre de 2 300 mètres et par endroits une huitaine de mètres de hauteur, on va ériger le château ; un peu plus bas au nord les premiers faubourgs, la citadelle et la cathédrale. À partir du 13e siècle, la population qui vivait sur la colline est encouragée à s’installer dans la ville basse où les nobles familles, rivalisant de faste, construiront dès le 16e leurs palais baroques dans le cœur médiéval de l’actuel Vieux-Nice. Entre le 11e et le 17e siècle cette place forte du Duché de Savoie vivra plusieurs sièges dont un dernier fatal. En 1706, sur ordre de Louis XIV, le château du Duc de Savoie est anéanti par 54 jours d’un feu nourri de canons et mortiers. En 1751, les pierres du château serviront à construire le Port Lympia grâce aux bagnards qui font les va-et-vient depuis le château. Mais ce ne sera qu’à la fin du 19e siècle que l’on pansera définitivement ces plaies traumatiques en enlevant les bastions des remparts pour construire un parc arboré, aménagé avec des belvédères qui surplombent la ville à 93 mètres de haut.

Sur ce site cher au cœur des Niçois, la ville étudie aujourd’hui un nouveau schéma d’aménagement et de promenades. Parce que se concentre ici toute l’identité niçoise et que chacun à son mot à dire, les habitants et associations seront consultés sur les orientations urbanistiques que la ville prendra. C’est ici que s’implanta le premier comptoir grec de Nikaia dont les vestiges affleurent le sol, ici encore qu’en 1543 la légendaire bugadière Catherine Segurane repoussa les agresseurs turcs d’un célèbre coup de battoir, là que Berlioz guérit d’un puissant chagrin d’amour et composa dans la tour Bellanda l’ouverture de son Roi Lear. C’est ici aussi que reposent dans les mausolées de son cimetière assoupi de soleil, quelques illustres familles niçoises et riches étrangers de passage. Posons-nous donc sur cette colline qui plut tant à Nietzsche qu’il laissa son nom à la terrasse aménagée avec sa cascade, pour embrasser à notre tour la vision de ces bleus confondus où le journaliste Théodore de Banville, exalté de lyrisme, écrivit : « Nice est une déesse vivante sortie des flots d’écume sous un baiser de soleil. On vient à Nice pour une semaine et on y reste toute la vie. »

 

Terrasses sur Cours

 

Depuis la promenade de la Terrasse des Ponchettes on imaginera le décor paradisiaque qui s’offrait à perte de vue de la plaine aux collines. Sur ces « Voluptas », construites, pour la première en 1750 et la seconde en 1780, on croisera aux temps des hivernants, Berthe Morisot assise sur un petit tabouret pliant peignant ses aquarelles en compagnie de sa fille et la dépêchant de courir à la librairie Visconti lui chercher un bleu ceruleum… De là on pourra aussi admirer le célèbre Cours Saleya, qui fut successivement après que l’on eut gagné sur la mer, un comptoir marchand celto-ligure, une marina puis un chantier naval où l’on façonnait des mats de mélèze imputrescibles. L’esplanade trouvera enfin sa forme définitive de Cours lors de la construction des corps de bâtiments de la Terrasse. Vers la fin du 18e siècle elle deviendra le centre mondain de Nice où l’on se presse sur la terrasse des Visconti pour assister au Corso carnavalesque. On s’y promène, on s’y fait voir et on y admire les façades à l’ocre chatoyant, un camaïeu qui va du coquille d’œuf jusqu’au violet en passant par ce vert, couleur du revers de la feuille d’olivier. Là, le Palais Sarde, aujourd’hui siège de la Préfecture des Alpes-Maritimes, campe fièrement son architecture aux allures andalouses. La chapelle de la Miséricorde signe le Cours d’une écriture baroque, nous rappelant la forte empreinte chrétienne de la ville et son appartenance au Duché de Savoie intimement lié au Vatican et au Saint Suaire.

Aujourd’hui, le Cours Saleya n’a rien perdu de son charme pittoresque, même si d’aucuns pourraient regretter que l’on ait chassé de la place Pierre Gauthier le petit marché biologique qui rajoutait son label d’authenticité aux produits du terroir niçois. Centre historique de Nice, le Cours Saleya et son marché aux fleurs, aux fruits et aux légumes représente encore l’image internationale de la ville et on y accueille le monde entier. Son attrait demeure intact quand sur les étals arrivent les luisants beignets de fleurs de courgettes et la socca livrée chaude qui nous fait saliver. Pour l’origine étymologique de Saleya, on a le choix entre plusieurs versions. La plus évidente est liée au soleil car en plein midi on y cuit… Une autre serait liée au commerce du sel qui arrive de Toulon ou de Villefranche avant d’être convoyé jusqu’à Saorge. Enfin Saleya serait à rapprocher de Celleya puisque les celliers abondent dans la ville basse.

Jouxtant la ruelle du Saint-Suaire, seule rue au monde à porter ce nom parce que la relique sacrée du Christ y a séjourné, s’érige la façade jaune du Palais Caïs de Pierlas. Avec son fronton en anses à panier, la demeure est l’une des plus emblématiques du Cours. Son hôte le plus illustre fut incontestablement Henri Matisse. En 1921, l’artiste loue le 3e étage puis achète le 4e avec son balcon côté mer.

 

Nice, promesse de guérison

 

Lorsque Lord Tobias Smollett fait halte à Nice en 1776, il souffre d’un spleen tenace et tente à travers ce voyage dans le sud de la France de chasser ses humeurs atrabilaires. S’il n’apprécie guère la Provence et son sinistre mistral, il tombe immédiatement amoureux de ce pays doux et bleu. Ses impressions sont décrites dans ses lettres envoyées à ses amis restés dans le smog cotonneux de l’Angleterre. « Quand je monte sur les remparts et que je regarde autour de moi, je crois vraiment à un enchantement. La petite campagne qui s’étend sous mes yeux est toute cultivée comme un jardin ; d’ailleurs on ne voit dans la plaine que des jardins pleins d’arbres verdoyants, chargés d’oranges, de citrons, de cédrats et de bergamotes qui font un charmant tableau. En s’approchant, on y trouve des carrés de petits pois bons à ramasser, toutes sortes de légumes magnifiques et des plates-bandes de roses, d’œillets, de renoncules, d’anémones et de jonquilles dans tout leur éclat et plus beaux, plus vigoureux et plus parfumés qu’aucune fleur jamais vue en Angleterre. Il faut que je vous dise que pendant l’hiver, on envoie des œillets jusqu’à Turin, à Paris et parfois même jusqu’à Londres, par la poste (…) Les collines sont couvertes jusqu’au sommet d’oliviers qui restent toujours verts et dominées par des montagnes plus lointaines, couvertes de neige. Quand je me tourne vers la mer, la vue s’étend à l’infini, mais le matin par temps clair, on aperçoit les hauteurs de la Corse. »

Doit-on la popularité de Nice à ce Lord écossais qui, un siècle avant Stéphen Liégeard, fit la publicité de la ville ? Probablement influencés par les descriptions élégiaques de Tobias Smollett, les anglais arrivent à Nice dans les années 1820. Ils s’installent dans le nouveau quartier de la Croix-de-Marbre alors une succession de prairies et de cultures maraîchères. Ils louent des villas ou des appartements chics et cossus, installent un lieu de culte, une église

anglicane au premier étage d’une villa située entre la rue piétonne et la rue de la Buffa. Avec le nombre croissant d’hivernants on construit de plus en plus, grignotant peu à peu le terroir agricole. Le Consiglio d’Ornato, grand plan d’aménagement et d’urbanisme voulu par Turin, viendra ordonnancer dès la fin du 19e siècle la rive droite du Paillon pour donner aux avenues Carabacel, Dubouchage et Victor Hugo le tracé qu’on leur connaît encore aujourd’hui.

 

La construction de la ville nouvelle sur la rive droite du Paillon doit son plan d’aménagement au Consiglio d’Ornato.

Depuis sa conception initiale en 1825 par l’architecte Jean-Antoine Scoffier, le plan régulateur a évolué pour

être finalement redessiné par l’architecte Vernier. Accepté en 1843 par le conseil municipal, le grand schéma d’aménagement sera finalement réalisé par la France qui le met en oeuvre sans en dénaturer les principales dispositions.

 

Nietzsche fou de Nice

 

« Les hirondelles d’hiver » comme on surnommait alors les hivernants cherchaient la douceur d’un climat censé guérir les fléaux de l’époque, la syphilis pour les uns, la tuberculose pour les autres et enfin cette mélancolie propre au siècle. Nietzsche évoque dans une lettre ces lords spleenétiques et Nice la cosmopolite qui offre son éternel printemps aux princes déchus, aux exilés et aux apatrides… Comme son ami Guy de Maupassant, Nietzsche souffre entre autres maux, de la syphilis. « Nice est de la façon la plus singulière, le seul endroit bienfaisant pour ma toux, pour ma tête et même pour mes yeux. Et je m’en veux d’avoir eu si tard ce discernement. Ce dont j’ai besoin premièrement, deuxièmement et troisièmement c’est d’un ciel serein et d’un soleil sans nuage… Nice connaît 210 jours d’ensoleillement par an. C’est sous ces cieux que je compte faire avancer l’œuvre de ma vie, le plus dur renoncement qu’un mortel peut s’imposer… » écrit-il. Nietzsche séjourne six fois à Nice, habitant au 26 rue Ségurane, rue des Ponchettes, rue Saint-François-de-Paule puis enfin dans des petits hôtels… Il va y écrire quelques chapitres de Ainsi parlait Zarathoustra et Par-delà le bien et le mal. Passionné de musique, il fréquente assidument l’Opéra de Nice et celui de Monaco. Il est fasciné par la musique de Bizet et se rend quatre fois à l’Opéra écouter son Carmen. C’est le temps d’un renouveau dans sa littérature. Les dix dernières années de sa vie lucide, l’écrivain manifeste une incroyable musicalité dans ses textes. Nietzsche souffre en effet d’un dérèglement maniaco-dépressif qui lui insuffle des moments d’exaltations inappropriés, notamment lors du grand tremblement de terre de 1880, où il assiste à la ruée des gens surpris en pleine nuit par le séisme dévastateur. Le spectacle de ces gens descendus en chemise de nuit sur la pelouse du jardin Albert-Premier, lui donne envie de vivre et de courir…

 

En 1895, la Place Masséna était le point névralgique du réseau du tramway dont on voit le tracé sur cette image d’archive.

Récemment rénovée, la majestueuse façade du palais de l’Hermitage a retrouvé son éclat d’origine. Cet ancien hôtel fut d’abord transformé en hôpital militaire lors de la Première Guerre Mondiale, puis converti en une copropriété après la

Seconde Guerre Mondiale.

 

Située sur le boulevard de Cimiez, la Villa Raphaëli-Surany est un bel exemple de l’architecture Belle-Époque. De style néoclassique, elle empreinte aux influences mauresque pour les arcs et Renaissance française pour la corniche.

 

La première Jet Set

 

Au 18e siècle, Nice est une halte dans le grand tout formé par Rome, Florence, Herculanum, Pompéi, la Grèce et aussi Troyes. Les fils de bonne famille y font leurs classes s’y forgeant une culture classique. Vers la fin du 19e siècle, les premiers touristes viennent chercher dans ce royaume aux fruits d’or leur portion de soleil hivernal. De la Reine Victoria à la famille impériale russe, de Marie Bashkirtseff à Maupassant, en passant par Paganini, Tchekhov, Rossini, Fauré, Nietzsche… ils y sont tous venus et revenus. Ce qui fascine les étrangers c’est son aspect de jardin qui en fait un véritable Éden retrouvé. L’expression « Nizza la Bella » qui sert de titre à l’une des trois versions de l’ouvrage que Mme Rattazzi consacre à la ville résume une opinion largement répandue : « Les jours se succèdent ici d’une beauté que je qualifierais d’insolente. »

 

 

Nice la voluptueuse

 

 

L’arrivée du train en 1864 sous Napoléon III accélère la construction d’hôtels et de palaces car même pour des très courts séjours les hivernants veulent tout le confort qu’ils trouvent à Londres ou Saint Pétersbourg. Anglais, Baltes, Roumains, Américains et Russes s’étourdissent de la sensualité de la ville, de la liesse populaire du carnaval. Ville du désir et de la luxure, frivole et mondaine, Nice sert de décor à l’écrivain André Theuriet pour y décrire les mœurs dissolues de l’époque. Même si l’académicien exprime dans un poème dithyrambique le sentiment communément répandu de découvrir un paradis, c’est dans la fiction2 qu’il parlera le mieux de cette société qu’il a directement observée. Ses personnages évoluent dans les milieux mondains, livrant une image à la limite du témoignage. Il y reproduit néanmoins les clichés en cours sur la ville : une nature aphrodisiaque propice aux voyages de noces et au péché de chair, dans une ambiance générale de perdition. Nietzsche, lui, n’est pas toujours très amène envers la ville qui, dit-il, « pullule de fainéants, et autres philosophes ». Il nous reste de cette période quelques éléments forts du patrimoine Belle-Époque. L’hôtel Excelsior Régina Palace, ou Régina a ce parfum nostalgique d’un temps révolu où s’entrecroisaient dans les salons d’illustres hivernants. Certains monuments reflètent toujours l’intensité de cette vie foisonnante, et si le casino de la Jetée promenade a disparu, demeurent l’Opéra qui offre son décor pourpre et or aux mélomanes ainsi que « l’Artistique » sur le Boulevard Dubouchage qui abritait alors un cercle intellectuel. Le Théâtre de la photographie et de l’image lui a succédé, mais son temps semble hélas désormais compté…

 

De Matisse à Aragon

 

Dans les années 1940, alors que Nice est encore en zone libre, Aragon loue en compagnie d’Elsa Triolet, une petite maison sur le quai des États-Unis. Cela fait trente ans qu’Aragon rêve de faire la connaissance de Matisse qu’il rencontre enfin. À compter de cet instant, il commence à écrire des textes sur le peintre dans un livre qu’il appellera Roman. Pour Aragon qui vit alors dans une semi-clandestinité, Matisse devient le symbole de la France résistante, de la France éternelle, le symbole de la beauté, de la lumière, de l’optimisme français. Pour Louis Aragon tout en Nice est prétexte à parler de Matisse : « C’est sur Nice que s’ouvrent les fenêtres de Matisse, je veux dire dans ses tableaux. Ces merveilleuses fenêtres ouvertes derrière lesquelles le ciel est bleu, comme les yeux de Matisse derrière ses lunettes, c’est un dialogue de miroir, Nice regarde son peintre et peint dans ses yeux… si je pouvais lui faire dire Nice c’est moi à Matisse, mais il est trop orgueilleux pour le faire, j’avais d’abord pensé trop modeste mais j’ai écrit orgueilleux et puis au fond trop honnête… » Et quand Matisse parle de Nice et de son influence sur son art voici ce que le peintre en dit : « Dans mon art j’ai tenté de créer un milieu cristallin pour l’esprit, cette limpidité nécessaire je l’ai trouvé dans plusieurs lieux du monde, à New-York, en Océanie et à Nice. Si j’avais peint dans le nord comme il y a trente ans ma peinture aurait été différente, il y aurait eu des brumes, des gris, des dégradations de couleur pour la perspective. Tandis qu’à New York les peintres là-bas disent on ne peut pas peindre ici avec ce ciel en zinc. En réalité c’est admirable, tout devient net, cristallin, précis, limpide, Nice en ce sens m’a aidé, comprenez bien ce que je peins ce sont les objets pensés avec des moyens plastiques. Si je ferme les yeux je revois les objets mieux que les yeux ouverts, c’est cela que je peins… ».

On comprend à travers cette citation l’intensité lumineuse perçue par Matisse qu’il restituera dans une œuvre qui marquera l’histoire de l’art et la vie artistique Niçoise. Car si Matisse ne dit pas « Nice, c’est moi », il signe Nice dans chacune de ses toiles. Sur l’influence cosmopolite dans l’œuvre du peintre voici ce que rajoute Aragon : « Il faut dire que Nice apportait au peintre dans sa lumière une végétation tropicale, une autre source d’inspiration, il n’y a pas en France de ville, même à compter Paris, plus cosmopolite que Nice. Pas seulement ces grands caravansérails. À Nice sont venus des quatre coins du monde, des gens qui ont apporté la poussière de leur patrie, ses mœurs, ses traditions, par-là cette ville offrait à Matisse un choix de modèles, de types de femmes qu’il n’eut pas trouvé ailleurs, un souffle d’un vaste monde, l’Orient, la Russie, les pays barbaresques jusqu’aux mers du sud c’est une grande tentation partout, sensible dans son œuvre, cette reconstitution du monde. »

 

Lou mesclun, pignata ou melting pot

 

De par sa position de ville frontière, Nice a subi de nombreuses invasions et a changé fréquemment de souverainetés jusqu’en 1860 où elle sera définitivement annexée à la France. Le plasticien Marcel Alocco décrit dans La Promenade niçoise (voir ci-contre) sa fameuse « Recette des niçois ». Ce texte, mêlant l’humour à la véracité historique, brosse en quelques lignes ce passé composite qui forme l’identité niçoise. Il y décrit ce brassage permanent depuis les premiers hommes de Terra Amata quelques 400 000 ans avant notre ère en passant par l’établissement des Phocéens sur la colline du château quatre siècles avant J.-C., jusqu’à notre passé récent : « … la dernière couche de piémontais auxquels se mêlent quelques sardes, couche très fine, la dernière, donc la plus voyante » cite l’artiste.

 

Une ville coupée en deux

 

Si vous vous perchez au sommet du clocher de la tour Saint-François, vous apercevrez l’entièreté de la ville et la coulée verte qui délimite les rives droite et gauche. Autrefois y coulait le Paillon qui fut progressivement recouvert au moment de l’aménagement des nouveaux quartiers. Frontière naturelle hautement symbolique, son cours coupait sociologiquement la ville en deux castes : les riches étrangers et les « indigènes » niçois qui se mélangeaient peu. « À côté du Nice fêtard, mondain et banal, qui ressemble à toutes les villes de plaisir, il y a la vieille cité niçoise avec sa physionomie d’autrefois, ses mœurs originales, sa population grouillante et bariolée, et cette dernière est bien plus amusante, d’un charme autrement savoureux. À chaque tournant, l’œil est égayé par une surprise » écrit Theuriet. Si le quartier ancien offre un cachet d’authenticité aux yeux des étrangers, ils n’aiment pas y habiter mais s’y promènent et s’y encanaillent volontiers. Dans le roman La porte fausse Alfred Hart décrit ce passage entre deux mondes par l’intermédiaire de son personnage principal, Agnès, une jeune piémontaise ambitieuse qui vient épouser un vieux niçois. Ils vivent dans une soupente au-dessus de la Porte Fausse. De là Agnès contemple l’autre rive et sa ville nouvelle, blanche et chic. Elle partira vivre dans le Quartier de la Croix-de-Marbre et poursuivra son ascension sociale dans un château sur les collines. Quant à Nietzche, il oppose également les deux villes « la partie française m’est insupportable et forme presque une tache dans cette splendeur méridionale ».

 

NICE HORIZON 2022 : DE GRANDS TRAVAUX POUR UN PROJET CULTUREL AMBITIEUX

 

Le rocambolesque passé de la plus ancienne église de Nice

 

La place Saint-François est l’une des plus importantes de l’histoire de la vieille ville. Au 13e siècle quand Nice prend de l’essor, l’ordre mendiant urbain des Franciscains s’y installe. Elle est un fort lieu de passage proche de la Porte Pairolière, point de départ de la route du sel et de la route royale qui conduit vers Saorge et le Col de Tende. Elle est donc un emplacement fructueux pour les aumônes des moines. Au 16e siècle, le Palais communal sera construit attenant à l’église. Mais pendant la Révolution française, l’église et son couvent seront vandalisés, perdant définitivement toute vocation religieuse. Ce lieu de culte deviendra une caserne. En 1909, c’est un cinéma muet puis parlant qui s’y installera, transformé plus tard en une boite de nuit célèbre, Le Capitole, créée dans une grande capsule rectangulaire à 4 mètres du sol. Dans les années 60, il abritera aussi les glacières de Nice. Pour finir, notons que depuis 1976 le service de nettoiement du vieux-Nice a annexé le lieu comme plateforme de collecte des ordures ménagères. C’est peu dire que nous sommes passés du sacré au profane…

 

La Maison de la Tradition et de l’Histoire de Nice et de son Comté

 

Après avoir rénové l’ancien Sénat pour y installer les locaux du service du Patrimoine, la ville de Nice porte aujourd’hui un projet culturel ambitieux : celui de restaurer et réunir l’église des Franciscains, le Palais communal autrefois Bourse du Travail et l’Hôtel de l’Aigle d’Or qui fut originellement le couvent des franciscains, puis un hôtel jusqu’à la dernière guerre mondiale avant d’héberger la CGT et radio TSF. Ce chantier aussi complexe que colossal, vise à réunir les trois bâtiments dans un ensemble muséal pour y implanter une Maison de la Tradition et de l’Histoire de Nice et de son Comté. Jean-Luc Gag, Conseiller municipal délégué au Patrimoine Historique nous a fait visiter les lieux qui portent les stigmates d’une histoire plus que mouvementée. « On voudrait destiner le Palais communal à des expositions permanentes sur l’histoire de Nice et de son Comté jusqu’au 19e siècle puisqu’ensuite c’est le Palais Masséna qui prend le relais. Nous voudrions rétablir les volumes intérieurs de l’église de manière à pouvoir l’utiliser pour des expositions monumentales ainsi que des concerts. L’hôtel de l’aigle d’or dont on a déjà rénové la façade accueillera des expositions temporaires sur des thématiques variées comme Nice et la mer par exemple » commente-t-il.

 

 

Rendre son patrimoine historique aux niçois

 

Le projet mené en partenariat avec les services de l’état, s’attache à respecter les sites au mieux de leur histoire. Actuellement on procède au décroutage pour évaluer la faisabilité et la durée des travaux. « Nos services d’archéologie sont en train d’effectuer un diagnostic, cela nécessite soin et précaution pour savoir où l’on va. » commente Jean-Luc Gag. L’édifice permet-il de supprimer la boîte de nuit incrustée dans l’église originelle ? L’intention est de monter jusqu’à 12 mètres de haut afin d’utiliser cet espace pour des expositions monumentales. La place Saint-François fait également l’objet d’une restauration, harmonisation des façades et des sols. « On va créer ici un lieu d’agrément d’aussi belle facture que la place Garibaldi. Les poissonneries installées là depuis les années 30 et immortalisées par Raoul Dufy, seront déplacées. Elles reviendront sur la place dans des conditions d’hygiène plus propices au commerce » précise le Conseiller au Patrimoine passionné par ce projet qu’il lui faudra mener pas à pas pour que les niçois se réapproprient leur patrimoine historique. « Récemment on a commencé à faire vivre le lieu avec du théâtre aux fenêtres et des acteurs sur la place.  Je veux que le public commence à s’habituer » précise notre guide qui est aussi directeur du célèbre Théâtre Francis Gag.

 

La tour Saint-François : un panorama à couper le souffle

 

L’un des bâtiments concernés par le vaste chantier de rénovation est la tour Saint-François qui fut rajoutée au 17e siècle. On y pénètre par la ruelle Saint-André. Après avoir gravi les 42 marches d’un escalier exigu, de plus en plus étroit à mesure que l’on s’élève, nous sommes parvenus au sommet du campanile. Là un panorama à couper le souffle. Toute l’histoire de Nice défile sous nos yeux. La Colline du Château, La place Garibaldi, le Paillon aujourd’hui Coulée verte, le lycée Masséna en cours de classement, et puis les églises qui dardent leurs clochers : Saint-Martin, Saint-Augustin, l’église du Gesù, le campanile de la place du Palais de Justice, l’église Saint-François-de-Paule, la chapelle des Pénitents Blancs, la Providence, l’église Sainte-Rita et la cathédrale Sainte-Réparate enfin, seule cathédrale baroque en France. De ce poste d’observation privilégié, le regard embrasse la totalité de la ville ceinte par les monts Alban, Boron, Chauve. On distingue nettement la saignée du Col de Villefranche, l’Observatoire de Nice et puis, perchée sur un mamelon, l’Abbaye Saint-Pons qui fait aussi l’objet d’une rénovation importante après avoir accueilli la fantastique exposition d’Ernest Pignon Ernest.

Depuis ce nid d’aigle, on comprend mieux l’urbanisation rampante de la ville qui s’est étendue depuis la colline du château vers l’ouest sur le Pré aux oies, un marécage qu’il a fallu assécher pour construire cette partie de la ville. On comprend mieux aussi l’architecture originelle de l’église, son cloitre et l’ancien couvent ainsi que les déambulations des moines. « Le toit de l’église aujourd’hui tronqué se poursuivait jusqu’à la place Saint-François. Quand l’église a perdu sa vocation religieuse, les Niçois ont pris possession du lieu en y habitant. On a construit des rajouts, un bâtiment qui coupe l’église. » Il faudra attendre quatre ou cinq ans de réfection et de mise aux normes de sécurité avant que vous ne puissiez gravir les marches et parvenir au sommet de la tour pour admirer à votre tour la beauté de la ville et considérer sans doute la chance que nous avons d’y vivre…

De 1581 à 1868, le Palais Communal fut la mairie de Nice. Ici, la salle du petit conseil a conservé son plafond baroque et le volume de la pièce prévue à l’origine pour y faire siéger 8 personnes. Belle mise en lumière de la tour Saint-François son campanile.

 

 

Remerciements  La recette des Niçois

Nous remercions le Service du Patrimoine de la Ville de Nice pour son aide et son accompagnement dans la réalisation de cet article et Nathalie Gaglio qui nous a expertement guidé dans les arcanes et dédales de la vieille ville à travers deux visites : « Si Nice m’était contée » et « Sur les pas des écrivains ».

Un remerciement particulier à Jean-Luc Gag – Conseiller au Patrimoine Historique, à la Culture, à la Littérature, à la Lutte contre l’Illettrisme, au Théâtre et à la Langue niçoise – qui nous a fait découvrir de manière exclusive les coulisses du projet ambitieux porté par la Ville de Nice et dont il a la charge.

Merci à Richard Pogliano, dont l’ouvrage Mystères et curiosités de Nice a enrichi ce reportage.

 

 

La recette des Niçois

Texte Marcel Alocco

 

Encore une recette ? Une seule !… celle des Niçois. Vous ne comprenez pas ? Mais oui, mais oui ! L’ancienne et toujours active recette des Niçois ! Car le Niçois et la Niçoise ne sont pas comme la naïade sortis purs et limpides de la source originelle.

Pour faire les Niçois prévoir une « pignata », ou un chaudron, entre Mont Chauve, Mont Boron et Méditerranée. Arroser de Lympia et Paillon. Prendre un résidu des descendants de celui qui a laissé trace de son pied à Terra-Amata. Tenir compte, en distribuant régulièrement sur toute la surface du « pairòu » en ébullition, de la grande vague Indo-Européenne recouvrant les peuples primitifs. Ajouter rapidement, sous peine d’extinction quelques Ligures, quelques Celtes aussi, les dits Gaulois qui depuis longtemps s’accrochaient aux Alpes. Mélanger, sur le bord une bonne poignée de Grecs. Superposer à l’ensemble une couche bien régulière de Romains. Un zeste de Goths (Wisi, Ostro). Pour une dégustation très fine on trouverait encore à insinuer d’infimes traces de Cimbres ou de Teutons. De Vandales, de Suèves, de Burgondes et une poussière de Francs aussi. Peut-être quelques Huns erratiques vinrent-ils après la défaite aux Champs Catalauniques terminer prophétiquement leurs vies sur cette côte en bout du monde ? A tous hasards, donc, quelques Huns. Ajoutons quand même une bonne pincée de Sarrasins. Un subtil ajout, quand le mélange a bien pris, à dose homéopathique, d’Européens venus des quatre coins : Anglais excentriques ; Russes déclassés ; Baltes ; Américains paumés ; Espagnols politiques ; Allemands ; Portugais, etc… Une dernière couche de Piémontais auxquels se mêlent minoritaires quelques Sardes, Lombards, Romagnols et des que-sais-je encore. Combien de Piémontais ? « Un peu, faut voir ». Pour finir, la couche très fine, en surface et donc la plus voyante, venue d’Afrique du Nord ou d’ailleurs. « Lou mesclun », toujours le mesclun. Le bon mélange. Si l’on prend soin d’ajouter les ingrédients nécessaires et de l’arroser convenablement de bonne huile d’olive. Avant de bien fatiguer. Le plus difficile, pour que la sauce prenne.

 

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