COULEUR#ESPOIR – Dire la souffrance et l’absurdité

 

Nous ne pouvions pas dans ce numéro, ne pas traiter de l’horreur du 14 juillet. Mais comment le faire, quoi écrire quand tout ou presque a déjà été dit, qu’on aimerait porter cette catastrophe loin de nos pensées…

Des mots merveilleux me reviennent en tête : « Je constate la capacité de l’être humain à détruire et s’autodétruire au nom de principes idéologiques. Je ressens le besoin de dire la souffrance et l’absurdité, la nostalgie et l’espoir. Je n’espère pas changer le monde avec mes vers, mais j’espère au moins que, en écrivant, le monde ne me changera pas… La poésie me permet de garder mes valeurs. »

Ces mots son ceux de Khaled Youssef.

Caroline Audibert avait fait son portrait l’année dernière (cf. Couleur Nice n°20). Poète et photographe, Khaled Youssef fréquente pourtant moins les galeries d’art que les couloirs d’hôpitaux : son métier, c’est urologue, attaché aux CHU de Nice et de Menton.

Il est Syrien, né à Damas, et arrive en France à l’âge de 23 ans pour ses études. Il habite Nice depuis bientôt dix ans.

Pourquoi alors ne pas lui donner carte blanche pour poser ses mots sur ce drame ? Lui Syrien, réfugié politique et amoureux de Nice… peut être que son regard sur ces évènements atroces, ses mots de chirurgien-poète pourraient nous apporter une lecture différente
de ce traumatisme commun ?
Et pourquoi pas même, apaiser le temps d’une lecture notre âme blessée…

Nous ne savions pas que le 14 juillet Khaled se trouvait malgré lui au cœur même du cauchemar…

 

 

DIRE LA SOUFFRANCE ET L’ABSURDITE

 

Texte Khaled Youssef – Photos Jean-Marc Nobile, Khaled Youssef

 

Parfois la mort frappe à notre porte avec l’insolence du hasard, et, de nos jours, souvent par la barbarie de ces pseudo-humains, et par leur fanatisme qui devient alors la prison d’autrui, et sa tombe.

C’est dans ces moments, en mesurant le temps en battements de cœur et la vie en nombre de clins d’œil, que l’on prend conscience de la fragilité et de l’unicité de notre existence.

Je suis un voyageur, Syrien de naissance, Français et Niçois par amour. J’ai eu la chance de pouvoir parcourir des dizaines de pays, et si je devais en avoir retenu une seule leçon, c’est que la Beauté est omniprésente, mais accessible seulement à travers l’ouverture de l’esprit et la main tendue vers l’autre.

Posée sur les rives de la Méditerranée, Nice représente l’espoir de la rencontre. Je ne sais qui de cette ville ou de moi a choisi l’autre. Le hasard y est pour quelque chose, mais le jour où j’ai posé mes pieds sur son sol quotidiennement caressé par les vagues, j’ai su qu’une partie de mon destin se dessinerait près des galets de cette côte azuréenne. Les anciennes maisons colorées comme repère et la mer comme horizon, chaque jour qui passe est la promesse d’une rencontre ou d’un projet de voyage.

Or, la réalité n’est pas statique ; il y a des cris qui viennent parfois bouleverser nos murmures quotidiens, de la brume qui tente d’effacer la lumière, et des ombres qui ne se plaisent que dans l’abîme et ne connaissent comme langage que la violence.

C’est l’été 2016, un jour de fête nationale où les Niçois, tout comme les visiteurs, se pressent sur notre Promenade pour aller voir la mer s’illuminer aux couleurs de la joie. Cette Promenade si unique,
si mythique, qu’elle en est devenue un lieu dont on rêve aux quatre coins de la planète.

Pris dans l’agréable insouciance d’une soirée festive sur la Côte d’Azur, nous sommes assis à une terrasse dans la vieille ville, quand subitement des pas se précipitent et des gens commencent à fuir ce dont nous ne soupçonnions pas encore la nature.

La terreur que l’on peut lire sur leurs visages coupe court à toute éventualité d’un malentendu ou d’un événement anodin.

Je prends alors la direction de la Promenade, pour rejoindre mon appartement. Sur ce court chemin, je suis la seule personne à marcher dans cette direction, comme si j’avançais à contre-courant, que je prenais un risque sans vraiment l’avoir choisi.

La porte du bâtiment à peine franchie, une vingtaine de personnes se ruent dans l’immeuble, cherchant à se protéger de cette tragédie inattendue. Hommes, femmes, enfants et personnes âgées, tous et toutes se retrouvent là dans le hall d’entrée, pour y trouver refuge, poussés par la peur. Il n’a fallu que très peu de temps pour comprendre ce qui s’est produit dans notre ville, habituellement si paisible. Constatant leur peur et leur fatigue, je fais ce que beaucoup d’habitants de Nice font ce soir-là : je leur ouvre ma porte pour les accueillir. On ne se connaît pas, on n’a pas d’ultime raison de se faire confiance, cependant c’est dans de tels moments, alors que tous les ponts s’écroulent, que l’on retrouve l’humain en soi-même, et que l’on offre le peu de ce que l’on a.

La douleur nous unit et maintient notre humanité éveillée.

Pendant ces longues heures d’attente, nous parlons et échangeons. La télévision reste éteinte afin de protéger les enfants présents des images médiatiques qui pourraient être choquantes. Il y a des Niçois, des Parisiens, des Belges et des Tunisiens, des familles. Certaines de ces personnes sont assises, d’autres se tiennent debout, entre les deux petites pièces qui forment mon foyer. Certaines parlent au téléphone pour rassurer leurs proches ou en prendre des nouvelles, d’autres sont allongées de fatigue sur le lit, d’autres encore discutent ou jaugent la situation du balcon.

De par une volonté commune de nous échapper temporairement à la panique dominante, nous tentons une conversation variée… des mots et des échanges, tels un pansement sur une plaie, tels un réflexe de survie. Nous parlons de nos origines et de cette singulière mosaïque humaine qui prend forme ce soir-là, sur les quelques mètres carrés de superficie d’un appartement qui domine la Promenade.

« Et vous ? Vous êtes de quelle origine ? ». La question aurait été banale il y a quelques années encore, alors que « là d’où je viens » était encore synonyme de beaux souvenirs au doux parfum de jasmin. Hélas, aujourd’hui c’est synonyme de guerre, de bombes, de réfugiés et de destruction. « Et votre famille ? ». Oui, ma famille est bel et bien à Damas, elle subit cela depuis des années, mais avec une indomptable volonté de continuer à vivre et un immense espoir de pouvoir un jour reconstruire ce qui a été détruit.

« Nous sommes donc réfugiés chez un Syrien ! », dit l’une de mes « invités » sur un ton tendre et amical. Je souris, non sans amertume, à cette phrase qui prend de nos jours, et plus particulièrement en un tel moment, une dimension surréaliste.

A la mémoire me revient alors un souvenir tout autant rempli d’amertume : des mots provenant de ma mère à Damas, – là où les explosions font partie de la dure vie quotidienne -, qui écrivait à la suite des attentats meurtriers à Paris : « Toutes mes condoléances à toi, à tes amis et aux Français. Le Mal ne peut pas gagner, alors tenez bon… nous sommes avec vous et pensons à vous ! ».

Si la folie de l’Homme n’a pas de limites, sa capacité à créer le Beau dans l’entraide et la compassion est indéniable.

Durant ces moments hors du temps, nous prenons alors tous pleinement conscience de la chance que nous avons d’être en sécurité. Une bouteille de vin rosé se trouvait au frais, je l’ouvre et nous partageons les verres. A quoi peut-on trinquer dans une situation où la peur et la tristesse sont les mots d’ordre, alors que nous nous doutions bien qu’il y eut des victimes, des gens arrachés brutalement de leur vie, leur famille et leurs amis, des familles venues partager un moment de détente et de paix, et qui, soudainement, se retrouvent meurtries, ou pire. Dans nos tremblements, il y a un rappel à notre appartenance au royaume des vivants, nous avons le courage de lever nos verres « à la Vie » !

Les heures passent et le recouvrement de la sécurité se confirme petit à petit, les taxis niçois conduisent les gens gratuitement vers leurs lieux de résidence. Mes invités commencent à partir vers deux heures du matin, les mots ne sont plus utiles, les yeux disent tout, le merci n’a pas lieu d’être, car pendant ces heures d’émotion, la présence de mes « invités » a protégé mon âme, ils m’ont tous aidé à supporter la peur et la douleur, tous de par leurs mots, leurs attitudes, et de par leurs racines différentes et leurs êtres mêmes. Pendant ces heures-là, j’ai été leur refuge et ils ont été mes frères et mes sœurs : il y a parfois dans les blessures une lumière qui éclaire le chemin des possibles.

Alors que la nuit tremblait encore et que le sommeil était difficile, me vint une pensée, floue au départ, avant que le brouillard émotionnel ne commençât à se dissiper : si nous n’avons pas la possibilité de changer le monde, nous sommes capables de l’embellir avec ce que nous avons à offrir, si peu soit-il : un sourire, une main tendue, un geste tendre. Ce sont ces petites poussières d’humanité qui peuvent, en se multipliant, infiltrer le quotidien au mépris de l’abîme et de ces Hommes qui ne cessent de combattre leurs ombres.

Le bleu azur de ma ville est maintenu, tout comme son costume de lumière.

La beauté de Nice reste entière, et la vie est toujours une chance…

 

Ne parlez pas de départ…

mais d’une continuité d’envol

d’un déploiement de l’âme

dans l’étendue du ciel

et son infinie clémence

 

Ne parlez pas d’absence…

mais de la présence subtile

dans vos mémoires vibrantes

au souffle de nos souvenirs

 

Ne parlez pas de mort

mais de l’éternité d’une fable

inachevée car nourrie

du miracle d’aimer

 

Khaled Youssef

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