COULEUR #SONICE – Nicole Caligaris, les mots du chaos

Texte Valérie Penven – Photos Jean-Marc Nobile

 

Son écriture est âpre, incisive, sans concession. Nicole Caligaris met les corps et les âmes à nu dans des récits qui nous parlent d’expériences extrêmes et nous livre des épopées humaines dont on ressort étourdi et secoué. À l’occasion de la réédition de deux de ses ouvrages, La Scie patriotique et Les Samothraces, Nicole Caligaris est revenue dans sa ville natale pour une lecture à la librairie La Briqueterie.

Sa passion pour les récits de guerre et les expériences humaines extrêmes la distingue.

Auteur de six romans parus pour l’essentiel aux éditions Verticales, Nicole Caligaris explore, livre après livre, la violence des corps, des ombres, de la mémoire, de la guerre. Elle qualifie sa production de ramassée et refuse d’ailleurs de parler de carrière puisqu’elle a une activité professionnelle et que l’écriture, même si elle occupe une place centrale, ne lui permet pas de vivre. Pourtant cet « écrivain du dimanche » suit un itinéraire escarpé dans les méandres de notre psyché. Des récits taillés à la serpe d’où l’on ne sort pas indemne. Son premier roman La Scie patriotique, aujourd’hui réédité, lui a obtenu des critiques élogieuses dont le qualificatif de « catcheuse de mots ». Nous étions donc très curieux de découvrir cette auteure qui, par extraordinaire, fut la camarade de faculté d’Issei Sagawa, le Japonais cannibale et meurtrier d’une étudiante qui défraya la chronique des faits divers en 1981. Des événements en gestation pendant trente ans avant que Nicole Caligaris ne revienne sur ce traumatisme dans Le paradis entre les jambes.

 

Vous connaissiez Issei Sagawa, comment avez-vous vécu son acte et pourquoi avoir attendu 30 ans pour en parler ?

C’était un camarade de fac, on était dans le même séminaire. Bien sûr j’ai été sidérée par son acte, c’est l’intrusion de la catastrophe. Le réel est soudain percé par une sorte de chaos impossible à saisir. Seule la littérature peut essayer d’examiner un acte de cette nature sans prétendre le comprendre, car c’est opaque à la raison. Le domaine de la littérature c’est de pouvoir écrire dans le chaos même, le seul moyen d’expression où l’on peut faire du texte et y placer sa pensée. J’ai mis 30 ans à me résoudre à faire ce livre. Quand j’ai eu cette proposition d’écrire sur le Dictionnaire des assassins et des meurtriers, j’avais 50 ans et je me suis dit que c’était le moment ou jamais.

 

Cela aurait pu être vous ?

On se connaissait un peu, on avait fait un dîner tous ensemble. Mais je crois que c’était cette jeune femme qui l’intéressait.

 

Explorer les travers de l’être humain avec la guerre, la folie et la démence c’est votre truc ?

Je ne pense pas que la littérature soit faite pour séduire, apaiser ou réconforter mais au contraire pour secouer, transformer, déstabiliser, déconcerter. Une littérature qui fasse que les lignes ne soient plus droites et qui n’appelle pas le lecteur à une forme de reconnaissance de quelque chose de familier. Je me suis beaucoup intéressée à la guerre de 14-18. Les historiens ont croisé les points de vue, ils travaillaient sur l’histoire des mentalités. Voir ce qu’étudient les historiens allemands, français, anglais… c’était fascinant car personne n’a la leçon véritable et on doit donc construire une pensée dynamique entre deux points de vue qui se confrontent. J’aime beaucoup la position de Chantal Mouffe, une philosophe qui pense le conflit comme intrinsèque à la démocratie. Je suis passionnée par cette question : Comment arriver à construire quelque chose qui soit dans la dialogique ? Par exemple on ne peut pas nier les valeurs fondamentales de l’autre. Comme cette question du foulard. Je n’ai pas envie de porter un foulard mais je ne peux pas et ne veux pas nier les raisons qui font que cette femme ait envie d’en porter un.

 

Pourquoi ce tropisme pour la guerre, les actes de barbarie, est-ce une figure centrale de vos ouvrages ?

Non pas seulement. J’ai transposé Ubu roi dans le monde de l’entreprise, en me moquant de cet univers, comme dans L’Os du doute qui traitait aussi du management. Ce qui compte ce n’est pas tellement le thème mais que ça concerne l’expérience humaine, ce qui m’intéresse c’est d’explorer l’extrémité de l’humanité. La littérature permet d’aller dans ses franges là. Selon moi la littérature est illégitime. Par exemple je n’ai jamais fait la guerre, je suis donc illégitime quand j’écris et explore le sujet. La violence est aussi dans le travail, si on se suicide au travail il s’agit également d’une expérience extrême, donc de violence. Ubu roi est un de mes pays littéraires préféré, j’ai donc fait un remake comme au cinéma.

 

Sur quoi travaillez-vous actuellement ?

Je travaille sur un récit de longue haleine et puis je vais aussi collaborer avec des musiciens d’improvisation, c’est un projet où je suis associée à une scène musicale. J’écris aussi sur des sculpteurs et des plasticiens. Mon dernier ouvrage Le Jour est entré dans la nuit traite du travail d’un sculpteur. C’est une promenade littéraire dans son œuvre, un questionnement sur le langage et sur le travail d’un sculpteur, sur les apparences et la structure même de la matière. Comment construit-on du sens, une image, une représentation, comment regarde-t-on, qu’est-ce que c’est que regarder ? Ce sont ces questions que j’explore à travers cet ouvrage.

 

Musique, sculpture, poésie vous explorez tous les univers artistiques, que manque-t-il ? La danse ?

Justement la danse prend une place importante dans ma vie. Actuellement j’explore le Buto, une forme d’art entre le théâtre et la danse. Cette danse fait voir beaucoup d’expressions et peut s’apparenter au théâtre car c’est un travail du corps très passionnant. Le corps, la peau, les organes sont convoqués. Il y a une grande part d’improvisation, c’est une danse du moment présent. Les grands danseurs de Buto dansent dans la forêt, sur la plage et expriment comment ils sont pénétrés par les éléments, la manière dont l’air passe sur leur peau. C’est un moyen d’expression de l’humain dans son environnement.

 

Comment est venue cette passion ?

Dans ma jeunesse il y avait une télévision plus libre qu’aujourd’hui dans les programmes proposés car pas d’astreintes d’audience… Un soir tard, j’ai vu un reportage sur une très grande danseuse de Buto qui s’appelait Carlotta Ikeda. Quand on voit ça, on ne peut pas rester indifférent ou alors on va se coucher ! Je me suis donc intéressée au Buto. Puis j’ai eu l’occasion de voir Kazuo Ono, un danseur japonais âgé de 95 ans, c’était fascinant. Personnellement je me suis mise au Buto grâce à une femme metteur en scène qui a porté au théâtre La Scie patriotique. Comme moi, elle s’intéressait beaucoup à la guerre, elle vient d’Amiens, et elle voulait monter le spectacle. On se rencontre et elle me demande si je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’il y ait une danseuse de Buto. En réalité c’est extraordinaire car elle avait vu à la télévision le même reportage que moi sur Carlotta Ikeda. C’est fou quand on y pense ! Une danseuse qui a fait partie de la troupe de Carlotta Ikeda a chorégraphié le spectacle. Cette femme, il se trouvait qu’elle donnait des cours de Buto à deux pas de chez moi… C’est une très jolie histoire et un beau cadeau en forme de coïncidence.

 

Avec la musique improvisée il y a une corrélation avec le Buto ?

Oui et l’écriture c’est tout l’inverse. On peut toujours y revenir quand on n’est pas content, c’est un travail qui consiste à revenir sur ce que l’on a produit. Sauf Kerouac qui avait écrit sur un rouleau et un autre écrivain qui avait bloqué la machine à écrire, où il rendait impossible le fait de revenir en arrière. C’est très expérimental et j’ai aussi essayé de m’interdire de revenir en arrière. Mais bon, en réalité, on n’est pas maître du jeu…

 

Kindle ou pas ?

Pourquoi pas ? Les libraires sont équipés en recharge Kindle, le livre électronique est aussi présent en librairie. Je n’ai aucune idée là dessus, je suis attachée à l’objet livre mais pour les livres utilitaires, c’est pratique. Mais j’aime les livres et les libraires, je suis optimiste car je crois que les hommes ont cette énergie positive pour refuser que la vie et la ville ne soient transformées en une succession de hangars.

 

Êtes-vous un écrivain avec des habitudes ?

J’écris le dimanche et j’aime bien aller au Bottle shop, un bar juste à côté de chez moi à Paris. C’est un endroit où je suis bien et où ils font du bon café. Je trompe l’idée que je suis là pour produire, j’ai l’illusion d’être là pour profiter de la vie et donc ça débloque les choses. Il y a une échappée. Je ne me sens pas enfermée et je peux me concentrer… À Nice quand je reviens voir mes parents, j’aime bien travailler dans un bistrot du côté de Saint Barthélémy, le quartier de mon enfance. Ils sont adorables et font aussi du bon café.

 

Quel est votre point de vue sur lés événements du 14 juillet ?

Ca m’inspire l’effroi et l’horreur. La détresse de se trouver devant l’acte d’un humain comme moi et que je peux pas appréhender par ma pensée et, non moins odieux, la récupération qui en a été faite et qui atteint les abysses politiques… à mon avis c’est très grave. On a du personnel politique qui est en dessous du niveau de la mer quant à leur responsabilité et leur devoir. On cherche toujours un sens mais peut-être cet acte n’a pas de sens ? Enfin, est-ce raisonnable de croire que ce mec qui a pris son camion et a foncé sur la foule propose une réponse à quelque chose ? On est face à des cas d’influence.

 

Si vous aviez un livre à conseiller à nos lecteurs, ce serait lequel ?

Pour un écrivain c’est très difficile à dire, je les aime tous. Il faut demander aux vrais libraires qui eux savent ce que vous aimez. Pour rentrer dans mon travail, il y a des textes plus faciles car il faut être très libre dans sa tête pour les aborder. La Scie patriotique ou Les Samothraces en font partie.

 

Et les auteurs que vous aimez ?

Marcel Moreau a une grande puissance d’écriture et possède une musicalité incroyable, c’est un écrivain de la chair, du corps. Une danseuse de flamenco a dansé sur ses textes et il en a été absolument ravi. Actuellement je lis et relis Jean Douassot qui est aussi un dessinateur connu sous le nom de Fred Deux. Il vient d’écrire un ouvrage extrêmement puissant qui est comme une autobiographie entrelardée de rêves… La Gana, c’est le titre. Ces écrivains ne sont pas connus, je veux dire qu’ils n’ont pas de reconnaissance à la hauteur de leur talent mais ils ont des cercles de lecteurs fervents. Ils ne sont pas du sérail. Fils de prolétaires ou d’ouvriers, ils ont dû sortir de leur milieu par la force du poignet et possèdent donc une écriture différente d’une forme de consensus bienveillant.

 

 

Et pour vous, cela a-t-il été le parcours du combattant ?

Paradoxalement c’est plus une question d’autorisation personnelle car La Scie patriotique je l’ai envoyé par La Poste et il a été retenu. C’est un récit que j’avais fait autour de dessins réalisés à la mine de plomb par un artiste qui s’appelle Denis Pouppeville. On l’a envoyé à

Le temps qu’il fait car cet éditeur a un grand art de l’impression pour reproduire des dessins et moi j’étais admirative des auteurs qu’il publiait. On était très dépités par leur refus et Denis m’a proposé généreusement de le publier sans les dessins. Je l’ai envoyé à Gallimard et ça n’a pas marché, par contre Isabelle Gallimard qui reprenait les éditions Mercure de France l’a publié. Aujourd’hui encore c’est difficile de publier un premier texte mais c’est faux de croire qu’il faut être introduit.

 

     

 

~ http://pointn.free.fr

La Scie patriotique, et Les Samothraces, (éd. Mercure de France 1997 et 2000) ont été réédités à Le nouvel Attila en 2016.

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