COULEUR #PASSION – Les échecs contre l’échec scolaire

Texte Solène Vignali – Photos Jean-Marc Nobile

 

Il est roi des jeux, jeu des rois.

Les échecs sont enseignés depuis 1905 à Nice, sous l’égide du club Nice Alekhine. Cette année, le président Jean-Philippe Dubois et le grand maître international Nenad Sulava ont propulsé leur équipe à la cinquième place du Top 12. Un exploit dont le président souhaite se servir pour partager sa passion de l’échiquier noir et blanc aux plus jeunes. Pour les recruter, mais surtout pour les éduquer.

Personne n’en a entendu parler. Pourtant, l’annonce n’est pas des moindres : le club d’échecs de Nice est le premier des Alpes-Maritimes à atteindre la cinquième place du Top 12. Ce résultat, Jean-Philippe Dubois l’attendait depuis longtemps : « On a fait une trajectoire unique, avec une promotion chaque année. Voilà ce qu’il se passe à Nice », se félicite-t-il. « La ligue d’échecs de la Côte d’Azur est très forte, car il s’y trouve de grands clubs comme celui de Cannes ou celui de Monaco… mais nous sommes les seuls au Top 12 ! » Selon lui, la cinquième place est un triomphe. Le premier club de France, Clichy, a dans ses rangs le quatrième joueur mondial, Maxime Vachier-Lagrave, « un super GMI (Grand Maître International), un monstre ». Indépendante, l’association niçoise était parvenue tant bien que mal à débloquer 25 000 euros pour ce championnat. « Si vous voulez gagner, il faudrait le double ! » Tous les jours, les joueurs peaufinent leur stratégie entre une petite salle rue Tonduti de l’Escarène, et un espace attenant au bureau du président, avocat de profession. Derrière la plaque discrète sur la place Garibaldi, Nice Alekhine recrute des joueurs du monde entier, grands maîtres ou petits génies.

 

Un club aux grands joueurs…

 

Car la ville de Nice possède ses beaux joueurs. Certains ont quitté leur pays d’origine pour venir jouer sous le soleil de la Côte d’Azur : « Il y a une tradition niçoise singulière et spécifique du jeu d’échecs. On y trouve de grands joueurs, comme Patrice Babault qui joue dans notre équipe. Depuis peu, nous avons découvert un jeune joueur arménien, demandeur d’asile politique : Harut Barseghyan. Il a 18 ans, il est 2e joueur d’Arménie. Je l’ai hébergé au club car il a un potentiel fantastique. Il va être grand maître international. » Le capitaine de l’équipe du Top 12, croate installé à Nice, est également une grande fierté du directeur : « Sans Nenad Sulaba, qui est grand maître international et le meilleur niçois, rien n’aurait été possible. » En le découvrant par hasard, il réalise que c’est avec lui qu’il pourra pousser l’équipe adultes vers la victoire. « Je lui ai dit : « Vous allez constituer une Nationale 4 avec vos amis Mrdja, Palac et Stevic, qui va monter en Nationale 3, et ainsi de suite ». Avec lui, on a une trajectoire sportive de qualité. » Son second, Hervé Ribeau, est un entraîneur diplômé qui enseigne depuis de nombreuses années. Nice, ville du jeu d’échecs ? Dur à imaginer. Pourtant, son histoire avec les cavaliers, fous et autres tours remonte au siècle dernier.

 

… et à la notoriété croissante

 

En 1902, le club s’appelle le Cercle des joueurs d’échecs de Nice. En 1925, il organise le premier championnat de France. Alexander Alekhine en est l’arbitre. Figure emblématique des échecs, il est « le seul joueur à être devenu champion du monde sous deux nationalités ». D’origine russe, il joue pour son pays avant d’acquérir la nationalité française et de gagner à nouveau. Très vite, il se lie d’amitié avec les joueurs du cercle niçois. Cette amitié amène au club des têtes connues, notamment Marcel Duchamp, en 1937 : « Il va rester environ six mois, et va jouer au Cercle d’échecs tous les jours. » La même année, Alexander Alekhine autorisera uniquement ce club en France à prendre son nom. Jean-Philippe Dubois ne tarit pas d’anecdotes sur l’association, dont il est président depuis 2006. À cette époque, Nice Alekhine subit de grosses difficultés financières. « On s’est retrouvés sans locaux, on était proches du dépôt de bilan. » Il s’investit totalement, allant jusqu’à acheter un appartement pour le club ! La création des Unités d’Enseignement Libres (UEL) permet au club de devenir pilote en France des UEL Échecs. Il gagne trois fois le championnat de France universitaire, en 2009, 2010 et 2011. « A partir de là, on a commencé à être un peu notoires en France. » Mais l’argent manque toujours dans les caisses. Il demande une aide à ses amis et clients de FxPro qui vont croire au projet du président de monter de la N4 à la N1. Jean-Philippe Dubois a une idée bien précise de ce qu’il veut accomplir : booster l’apprentissage de la pratique des échecs aux enfants.

 

    

 

De petits génies en grands maîtres

 

« Il faut parvenir à amener les enfants de l’initiation à l’école à la pratique et l’investissement sportif en club ! Des résultats sportifs pérennes, ça passe par une intégration progressive de jeunes joueurs dans le club. C’est ce qui fait le lien, la difficulté, la magie ! » Jean-Philippe Dubois et son équipe inculquent « l’amour et le respect » des échecs. « Les enfants seront éternellement reconnaissants envers le jeu ! » Les jeunes se font des amis et s’amusent devant leurs échiquiers : « On leur propose un enseignement dynamique. Ils adorent ça, et nous, on sait qu’on les éduque en même temps. Les échecs, ce n‘est pas simplement jouer et taper sur une pendule ! On leur apprend aussi à jouer de manière structurée. » Grâce à cette dynamique sportive et conviviale, les jeunes atteignant l’âge de dix-sept ans sont prêts à tâter du pion dans les équipes adultes. « Nous accueillons les jeunes joueurs méritants et formés, qui ont la passion des échecs. » Mais selon l’avocat, donner des cours aux plus jeunes n’est pas qu’une simple question de performance sportive. La pratique du jeu serait un moyen efficace d’améliorer le niveau scolaire de nos bambins. Pour appuyer ses dires, il s’appuie sur des études américaines effectuées à New-York dans les années 1980.

 

Renforcement scolaire

 

Un groupe d’enfants issus de quartiers difficiles de New-York apprend à jouer aux échecs. Un deuxième panel étudie l’anglais. « Au niveau du bac, ceux qui n’ont pas été renforcés dans leur langue maternelle, mais ont fait des échecs, sont plus forts en langues, et bien sûr, en mathématiques ! » Et c’est cela que vend Nice Alekhine : un véhicule prodigieux de renforcement scolaire. En 2006, le club n’enseigne qu’à l’école Saint-Vincent de Paul. Aujourd’hui, il est présent au lycée Michelet, à l’institution Sainte-Thérèse à Magnan, mais aussi à Roquebrune, Menton et Cap d’Ail. « Il faut du maillage avec l’éducation nationale », martèle le président. « Plutôt que de payer des cours particuliers, vous inscrivez votre enfant en club d’échecs. Vous allez progresser dans toutes les matières, surtout le français et les mathématiques. C’est sûr ! Je vous le vends clé en main ! »

Et Jean-Philippe Dubois sait de quoi il parle. Selon lui, c’est grâce à la pratique du roi des jeux que son fils aîné est en Master de finance à la Sorbonne. Plus qu’un simple jeu de société, il apprend la concentration, la visualisation des problèmes, la prudence, la gestion de son temps, et « à être responsable de ses fautes ». Quitte à devoir se creuser les méninges plusieurs heures ! « Mon bonheur », ajoute-t-il, « c’est que lorsque je demande aux parents un retour sur l’année, ils me répondent « Il a pris un point et demi en maths. » Il était bon, il est maintenant très bon, et je sais pourquoi ! » Des retours qui le confortent dans son idée : Nice Alekhine et Roquebrune Alekhine ont un bel avenir devant eux.

 

Un projet niçois avant tout

 

Jean-Philippe Dubois a bien l’intention de transformer l’association en un club incontournable. Un programme ambitieux pour une association qui ne fonctionne qu’avec des sociétaires et des sponsors (comme la société allemande SAP qui l’a choisie au Top 12 2017), mais ne dispose d’aucunes subventions. « Je trouve dommage et ridicule que le lien avec la municipalité soit distendu ». Un partenariat avait été proposé avec une autre association niçoise des échecs, afin de devenir le plus grand club de France. « Ils n’ont pas voulu de nous. C’est très dommage pour la ville et le jeu d’échecs. » Tant pis : S’il n’est pas le plus grand, il a choisi d’être fort autrement. « Le but du jeu, c’est d’être, d’ici trois à quatre ans, champion de France des Clubs, ou vice-champion, vainqueur de la Coupe de France devant Clichy ou Bois-Colombes. » Et pour Jean-Philippe Dubois, la réussite de Nice Alekhine est un projet niçois et métropolitain. « Il faut envisager l’intérêt du public, c’est à dire l’intérêt des jeunes scolaires », martèle-t-il. « Mon travail c’est d’inscrire les échecs à nouveau dans la trajectoire sportive de la ville et du département. » Avec ses grands joueurs, « Nice a une chance extraordinaire qu’elle méconnait ». Les échecs contre l’échec scolaire : c’est le credo de Nice Alekhine. Et pour la ville et la Métropole, c’est tout un programme.

Il fait la fierté du club : le trophée du Top 12 conforte Jean-Philippe Dubois et ses joueurs dans leur course vers l’excellence.

Le jeu d’échecs force la concentration, la patience, l’anticipation… et l’acceptation de ses propres erreurs !

Fier de l’histoire du club avec le grand Alexander Alekhine, Jean-Philippe Dubois souhaite revenir un jour avec le trophée… de Champion de France des Clubs !

 

~ Nice Alekhine 9 place Garibaldi et 13 rue Tonduti de l’Escarène, Nice. Les mercredi, jeudi et vendredi après-midi et le samedi matin. Débutants et tous niveaux.

www.club-echecs.net

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